Bulletins de l'Ilec

La fin du business plan

le 30/11/2018

Pour un usage professionnel compétent du numérique – à défaut d’une maîtrise hors de la portée de tous –, le goût de l’innovation ne suffit pas : il faut changer de paradigme. Et apprendre à désapprendre. Entretien avec Thomas Houy, maître de conférences en management, Télécom ParisTech1

Dans quels secteurs de l’économie française l’enrichissement des compétences numériques est-il prioritaire ? Et plus précisément quelles compétences ?

Thomas Houy : Le numérique ne doit pas être compris seulement comme un nouvel outil à la disposition des entreprises pour améliorer leur niveau de performance. Il est beaucoup plus que cela. Il est plutôt une nouvelle variable qui renverse radicalement le paradigme de gestion de toutes les organisations, quel que soit leur secteur. Le numérique a un impact sur tous les métiers, toutes les fonctions, et par extension tous les personnels d’une entreprise. Beaucoup d’entre nous en ont désormais conscience. C’est une bonne nouvelle. Malheureusement, je constate un manque de compréhension de la part du plus grand nombre quant au sens des mutations à l’œuvre. Il y a urgence à mettre à niveau tous les employés sur ce qui est en train de se jouer. S’ils ne comprennent pas suffisamment les bouleversements, ils risquent de subir le numérique, alors qu’ils pourraient s’en servir pour saisir les innombrables opportunités qu’il recèle.

Dans quelle mesure la digitalisation implique-t-elle pour les entreprises une refonte des organisations ?

T. H. : Le numérique n’invite pas seulement les entreprises à apprendre de nouvelles méthodes de création ou de conception. Elle les oblige formellement à désapprendre. Surtout, elle les incite à emprunter des chemins d’innovation contre-intuitifs, exactement opposés aux démarches d’innovation dont elles avaient l’habitude. Avec le numérique, les entreprises doivent opérer leur révolution copernicienne. Elles doivent exécuter un retournement complet des processus sur lesquels elles s’appuient pour penser, concevoir, produire et livrer leurs innovations.

Pourquoi conseillez-vous à celles qui abordent la révolution numérique d’innover « à l’envers » ?

T. H. : Mon expression « innover à l’envers » vise à spécifier littéralement le mouvement de bascule que les entreprises ont à opérer pour réussir à innover avec le numérique. Avant, l’innovation était le résultat d’une pensée structurée et maîtrisée. Les entreprises pouvaient faire des business plans pour se projeter dans le futur et évaluer la pertinence de leurs solutions en développement. Avec le numérique, l’innovation est désormais la conséquence heureuse, voire hasardeuse, de tests permanents.

Les entreprises ne doivent donc plus préjuger des objectifs qu’elles souhaitent atteindre. Elles doivent au contraire se lancer dans des expérimentations sans aucune considération pour le retour sur investissement de leurs solutions. Faire des business plans est une mauvaise pratique dans le monde digital.

Cette transformation est à la fois brutale et contre-intuitive pour ceux qui l’engagent. Dans l’ancien monde, les entreprises pouvaient produire leurs solutions avant de les vendre. La séquence est inversée avec le numérique : rien n’est produit avant d’avoir été préalablement vendu. Dans le monde digital, on vend d’abord et on produit ensuite. Dans le Demi-tour numérique, je recense onze changements majeurs de ce type.

Cet impératif concerne-t-il toutes les entreprises quels que soient leur taille et leur secteur ?

T. H. : Je ne connais pas un secteur d’activité, ni une entreprise, qui ne soit pas directement touché par ce concept d’« innovation à l’envers ». La chance des entreprises de petite taille est sans doute de pouvoir adopter avec plus de facilité les nouvelles bonnes pratiques d’innovation dans le numérique. Les grands groupes ont plus de difficultés, car leurs processus d’innovation, souvent fondés sur les anciennes pratiques d’innovation, sont beaucoup trop ancrés et difficiles à changer.

À quoi se ramène principalement la transition numérique pour un artisan ou un micro-entrepreneur ? À ses relations avec une plateforme ? À un outillage « intelligent » ?

T. H. : Les artisans et les micro-entrepreneurs ne doivent surtout pas externaliser le digital à un prestataire de services. En le faisant, il est fort à parier qu’ils paieront un prix déraisonnable, seront soumis à des délais d’exécution inacceptables et seront livrés en produits de basse qualité. Dans le pire des cas, leur prestataire digital pourrait même devenir leur prochain donneur d’ordres.

Toutes les actions digitales peuvent désormais être réalisées sans compétence spécifique. Internet est devenu un « clicodrôme », interface à base de clics de souris. Il est donc possible de faire de belles choses sans compétence technique avancée. Pour un artisan ou un micro-entrepreneur, tout est devenu accessible, dans une version minimale, et sans aucun frais.

La transition 4.0 va-t-elle être vraiment plus complexe pour les actifs en milieu de carrière que ne l’avait été pour d’autres, avant eux, la généralisation de l’informatique des années 80-90 ?

T. H. : L’émergence de l’informatique d’entreprise dans les années 1980 a contraint les actifs à acquérir de nouvelles compétences. La méthode pour mettre à niveau les employés d’une société était finalement assez simple : élargir le champ des savoirs de manière qu’ils puissent manipuler avec facilité les nouveaux outils mis à leur disposition.

Aujourd’hui, la situation est différente. Pour développer l’aisance de ses employés avec le digital, l’entreprise ne doit pas les former mais les inviter à désapprendre. Le numérique met en question beaucoup des savoirs acquis. Les nouvelles compétences à développer ne viennent pas en complément des anciennes. Elles sapent et contredisent les anciennes méthodes. Pour innover avec le digital, il faut n’être ni déterministe ni analytique, mais s’engager sur un chemin d’expérimentations permanentes sans préjuger du résultat. Impossible de déployer cette compétence d’innovation avec les raisonnements (ROI, PayBack Period) ou les outils (business plans, études de marché) qui prévalaient avant. Les chargés d’innovation doivent d’abord désapprendre, puis inventer de nouveaux outils. Désapprendre est toujours plus difficile qu’apprendre. Pour cette raison, la situation est plus compliquée que dans les années 1980.

Comment comprenez-vous l’idée d’« obsolescence des compétences » 2 (distinctes des « qualifications ») ?

T. H. : Les bouleversements induits par le numérique dans le monde du travail sont de plus en plus fréquents. Les nouvelles règles du jeu prévalent pendant des périodes de plus en plus courtes. Cette accélération des transformations participe de l’obsolescence des compétences. Les actifs doivent se former sans cesse pour accéder à l’état de l’art des compétences attendues d’eux. Pour cette raison, la meilleure compétence est de savoir apprendre. Apprendre à apprendre est une compétence clé qui résistera toujours à l’épreuve du temps.

Quel que soit le niveau de « qualification » et indépendamment des 
« expertises numériques », ce ne serait donc pas stricto sensu le numérique le plus difficile ?

T. H. : Un mouvement paradoxal empêche de répondre avec certitude. D’un côté, le numérique se complexifie et repose sur des avancées scientifiques profondes (émergence de l’IA, de la Deep Tech...). Le faire avancer nécessite donc des ressources intellectuelles de plus en plus pointues (donc rares). Mais d’un autre côté, pour ceux qui souhaitent simplement utiliser les technologies, sans nécessairement contribuer à leur amélioration, j’observe une forme de démocratisation et de simplification à l’usage. Sans grande compétence technique, il devient possible, en trois clics, de créer des sites Internet, de prototyper des objets connectés…

Je ne sais donc pas si le numérique rend les choses plus difficiles ou plus faciles. Plus difficiles certainement pour les personnes qui veulent avoir la main sur la technologie. Plus simples pour celles qui souhaitent simplement l’utiliser, au risque de la subir.

La transformation numérique tend-elle à favoriser l’exercice de plusieurs activités professionnelles en même temps ?

T. H. : Elle offre de nouvelles opportunités. Pour les plus curieux, elle est l’occasion d’explorer de nouveaux terrains de jeu, pour enrichir leur activité principale. Je suis enseignant-chercheur, mon métier consiste à produire des recherches et à donner des cours. Cependant, la transformation numérique m’a permis de devenir scénariste pour concevoir des cours en ligne, en collaboration avec une entreprise audiovisuelle de production qui travaille avec Canal+. J’ai cette activité dans le cadre du mooc « Innover et entreprendre dans un monde numérique », distribué sur Fun et Coursera. C’est une activité a priori éloignée de mon métier initial, à laquelle je n’aurais jamais pensé il y a seulement quelques années.

1. Auteur du Demi-tour numérique, http://www.ledemitournumerique.com.
2. Avancée notamment par le Livre blanc 2018 de l’Agora Industrie, p. 28 (http://www.industrie-dufutur.org/documents%20%C3%A0%20t%C3%A9l%C3%A9charger/agora-industrie-livre-blanc-2018-revolution-humaine-nouveau-role-hommes-femmes-de-lindustrie-futur/).

Propos recueillis par Jean Watin-Augouard

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