Bulletins de l'Ilec

La marque comme contremarque théologale / Le nom, le contrat et la promesse - Numéro 344

01/06/2003

Genèse, II, 19 : Yahvé Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. » Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait. Chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné. L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages. Dans le Prologue de l’Évangile selon Jean, le Verbe (Logos) désigne la deuxième personne de la Trinité. Ce n’est plus l’homme mais Dieu qui fait Verbe : cette nouveauté marque un progrès dans la conceptualisation de la création. Il n’y a pas un Dieu, devenu Verbe, mais il y a le Verbe dès le commencement dès lors que la deuxième personne est « engendrée, non pas créée ». De même, la marque n’est pas n’importe quel produit, auquel est accolé n’importe quel nom (interprétation qu’autoriserait la Genèse), mais un nom qui est le produit en son essence. Saint Jean, prologue de l’Évangile : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Par lui tout a paru, et sans lui rien n’a paru de ce qui est paru. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. La marque est aussi une identité visuelle, un signe, un logo. La première alliance avait été conclue avec Abraham et scellée par la circoncision. Abraham porte dans sa chair la marque de Yahvé. Il porte le sceau indélébile de Dieu. Genèse, XVII,9 : Dieu dit à Abraham : « Et toi, tu observeras mon alliance, toi et ta race après toi, de génération en génération. Et voici mon alliance qui sera observée entre moi et vous, c’est à dire ta race après toi : que tous vos mâles soient circoncis. Vous ferez circoncire la chair de votre prépuce, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous. Quand ils auront huit jours, tous vos mâles seront circoncis, de génération en génération. Qu’il soit né dans la maison ou acheté à prix d’argent à quelque étranger qui n’est pas de ta race, on devra circoncire celui qui est né dans la maison et celui qui est acheté à prix d’argent. Mon alliance sera marquée dans votre chair comme une alliance perpétuelle. L’Incirconcis, le mâle dont on n’aura pas coupé la chair du prépuce, cette vie-là sera retranchée de sa parenté : il a violé mon alliance. » Jésus aussi est marqué. Le mot « Christ », en grec, signifie « oint ». Le Christ est l’Oint. L’onction est le signe de sa vocation messianique. Mais cette marque n’est pas de ce monde. Elle n’appartient pas à la chair. En ce sens le Christ est démarqué. À son tour, le chrétien est démarqué : les nations ne sont pas tenues à la circoncision. C’est là le thème central du premier concile de Jérusalem, durant lequel la polémique entre Paul et les anciens sera tranchée par l’arbitrage de Pierre, rejetant l’obligation de circoncision pour les gentils. Dès lors que l’élection a visé les nations, celles-ci n’ont plus à porter la marque de l’ancienne alliance. Actes des Apôtres, XV,6 : Les Apôtres et les anciens s’assemblèrent pour examiner cette affaire. Une grande discussion étant survenue, Pierre se leva et leur dit : « Frères, vous le savez : dès les premiers jours, Dieu a fait son choix parmi vous pour que, par ma bouche, ceux des nations entendent la parole de l’Evangile et embrassent la foi. Et Dieu, qui connaît les cœurs, leur a rendu témoignage en leur donnant l’Esprit, l’[Esprit] Saint, tout comme à nous. Et il n’a fait aucune distinction entre eux et nous, puisqu’il a purifié leur cœur par la foi. Maintenant donc, pourquoi mettez-vous Dieu à l’épreuve en imposant sur le cou des disciples un joug que ni nos pères, ni nous, n’avons eu la force de porter ? Aussi bien, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés, de la même manière qu’eux. » En revanche, le chrétien démarqué est aussi marqué, non dans sa chair, mais par un signe, celui de l’eau, des saintes huiles et du sel qui scandent le baptême, la confirmation, l’ordination et le sacrement des malades. Mieux encore, le chrétien se marque lui-même en se signant, lorsqu’il pénètre dans une église. Le christianisme est le libre choix du signe, non indélébile. C’est exactement le cas de la marque au sens économique, elle aussi librement choisie. La relation entre Abraham et Yahvé commence par une alliance, assortie d’une double promesse (« Ta descendance sera nombreuse, je lui donnerai un pays »), inaugurant une relation quasi contractuelle. La relation s’approfondit lorsque Dieu, qui à travers Abraham se choisit un peuple chéri, accepte – scandale au regard de l’islam – d’aller au bout de la logique contractuelle, en entrant dans le jeu de la négociation. Car voici qu’à peine adoubé Abraham ose affronter la colère divine déchaînée contre les turpitudes de Sodome, pour marchander pied à pied, dans une confrontation où l’outrecuidance du vermisseau le dispute à la magnanimité du tout puissant. Genèse, XVIII, 22 : Les hommes partirent de là et allèrent à Sodome. Yahvé se tenait devant Abraham. Celui-ci s’approcha et dit : « Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le pécheur ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les supprimer et ne pardonneras-tu pas à la cité pour les cinquante justes qui sont dans son sein ? Loin de toi de faire cette chose-là ! de faire mourir le juste avec le pécheur, en sorte que le juste soit traité comme le pécheur. Loin de toi ! Est-ce que le juge de toute la terre ne rendra pas justice ? » Yahvé répondit : « Si je trouve à Sodome cinquante justes dans la ville, je pardonnerai à toute la cité à cause d’eux. » Abraham reprit : « Je suis bien hardi de parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre. Mais peut-être, des cinquante justes en manquera-t-il cinq : feras-tu, pour cinq, périr toute la ville ? ». Il répondit : « Non, si j’y trouve quarante-cinq justes. » Abraham reprit encore la parole et dit : « Peut-être n’y en aura-t-il que quarante », et il répondit : « Je ne le ferai pas, à cause des quarante. » Abraham dit : « Que mon Seigneur ne s’irrite pas et que je puisse parler : peut-être s’en trouvera-t-il trente », et il répondit : « Je ne le ferai pas si j’en trouve trente. » Il dit : « Je suis bien hardi de parler à mon seigneur : peut-être s’en trouvera-t-il vingt », et il répondit : « Je ne détruirai pas, à cause de vingt. » Il dit : « Que mon seigneur ne s’irrite pas et je parlerai une dernière fois : peut-être s’en trouvera-t-il dix », et il répondit : « Je ne détruirai pas, à cause des dix. » Yahvé ayant achevé de parler à Abraham, s’en alla, et Abraham retourna chez lui. Dès lors s’établit une relation contractuelle entre Yahvé et « son peuple ». Yahvé tient sa parole. Il pardonne les infractions (le veau d’or). Il punit (Moïse privé de la Terre sainte pour avoir douté), mais il reste fidèle. À charge pour le peuple élu de s’abstenir de l’idolâtrie et de faire ce qui est droit, ce que rappelleront sans relâche les prophètes, même lorsque la tâche paraît trop lourde (la fuite de Jonas) ou désespérée (Jérémie). Le christianisme se trouve dans une situation radicalement différente : le don gratuit de la personne du Christ, en rémission des péchés, constitue un dépassement du contrat par le don, sans contre-don possible (ce qui serait une façon de revenir au contrat). Inversement, l’islam se fait l’écho, par la voix du Prophète, d’un Dieu solitaire, à qui il suffit d’obéir (les cinq obligations du musulman) sans rien avoir à comprendre (prohibition du commentaire, au-delà de la parole révélée par le Coran, complété par les hadîts). En définitive, seul l’Ancien Testament est véritablement contractuel, donc marqué. Le christianisme excède le contrat. Il se démarque par le bas, dans la Passion de l’Homme-Dieu crucifié. L’islam se démarque par le haut, dans le solipsisme du Dieu indicible pour tout autre que le Prophète. Inch Allah est l’antithèse du tête-à-tête entre Yahvé et Abraham dont la Croix est la sublimation. À l’origine, la double promesse faite à Abraham (un pays, une descendance) passe par la réalisation de l’autre promesse faite à Sarah (une fécondité ultra-tardive dont la seule idée conduit la femme à en rire… mais en se cachant). La promesse de Yahvé accomplit, en la dépassant, celle de la marque : – Elle s’accommode des infidélités (rechutes répétées d’Israël dans l’idolâtrie). Elle ne tient pas compte des vices de forme, du dol, voire de l’erreur sur la personne (double fraude de Jacob, en captation de l’héritage promis à Esaü). Elle traverse le temps et les vicissitudes de l’histoire, de la destruction du Temple, à l’exil ou à la dispersion du peuple élu. – Elle excède les besoins (les Psaumes), elle outrepasse les bornes de la nécessité appréciée selon le regard du monde. Comme le rappelle saint Paul (I Cor. XV, 33), citant le poète Ménandre : « Si les morts ne sont pas relevés [c’est le cœur de la promesse] mangeons et buvons [retour à l’empire des besoins du monde] car demain nous mourrons [rappel de la nécessité selon le monde] ». Si la promesse divine ne bouscule pas le concevable ici bas, c’est un marché de dupes qui ne vaut pas renonciation aux plaisirs du monde. – Elle dépasse l’imagination (cf. Genèse, XV, 5 : « Il [Yahvé] le conduisit dehors et dit : “ Lève les yeux au ciel et dénombre les étoiles si tu peux les dénombrer ” et il lui dit : “ Telle sera ta postérité ”. Abraham crut en Yahvé, qui le lui compta comme justice »). À sa façon (celle du monde), la marque ne promet pas autre chose. La pointe Bic sera sucée, mordillée, croquée, égarée, perdue enfin. Entre-temps elle aura continué à écrire sans baver. Sa fidélité dans le marquage calligraphique vaut plus que l’inconstance de l’écrivain. Sa promesse consiste à excéder la promesse.

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