Bulletins de l'Ilec

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‘‘Pourquoi veulent-ils tuer le français?’’ - Numéro 365

01/09/2005

Pour venir d’un universitaire, professeur de lettres à Paris-XIII, l’essai de Bernard Le Cherbonnier sur les usages et mésusages de la langue française sonne comme une charge politique plus que comme le diagnostic d’un philologue. Publié quelques semaines avant le référendum sur le projet de constitution européenne, il pourrait être convoqué à l’appui de la thèse des «deux France» qui allaient s’affronter dans les urnes.

Le désintérêt pour l’avenir du français dont témoignent les élites dirigeantes ne serait-il pas étranger au rejet que le suffrage universel a opposé à leur foi européenne? Les arguments développés par l’auteur incitent à le penser. L’anglomanie qui a saisi depuis trente ans les classes dirigeantes, politiques, administratives, économiques ou culturelles, creuse la fracture sociale, soutient Bernard Le Cherbonnier, les isole en haut de la pyramide et ruine leur légitimité. Plus que le snobisme d’un moment, comme elle avait pu l’être au XIXe siècle dans les milieux littéraires, la préférence pour un idiome étranger s’imposerait comme une stratégie durable d’intérêts socio-économiques, s’exerçant avec l’assentiment de quelques-uns et l’indifférence de beaucoup, au détriment de l’intérêt général.

Notre universitaire en décrit ainsi l’origine : « On distingue dans l’élite actuelle, par rapport à la question linguistique, deux traditions idéologiques a priori opposées l’une à l’autre, mais objectivement complices et solidaires : la tradition libertaire, philosophiquement hostile à toute réglementation en matière culturelle, par conséquent en matière linguistique, et la tradition libérale qui condamne pour sa part tout ce qui fait obstacle à la rentabilité imédiate. Après avoir débarrassé les élèves de la grammaire et de l’orthographe, les libertaires ont délivré l’enseignement littéraire de la littérature. […] Le courant libéral étend ses réseaux à un grand nombre de secteurs liés à la mondialisation, qu’il s’agisse de commerce, d’industrie, de recherche, de communication ou d’administration. Sa détermination est sans faille : la France est destinée au mieux à devenir bilingue. »

Tels sont les constituants de ce que l’auteur, peu porté à une analyse psychologisante de la fascination grégaire ou de la haine de soi qui expliqueraient le phénomène, n’hésite pas à appeller une «cinquième colonne» qui conspire à l’abandon du français. Elle dispose, ajoute-t-il, de supplétifs parmi les sectateurs des «néorégionalismes», habiles à gagner la bienveillance de Bruxelles pour promouvoir des «langues régionales artificielles» qui s’appuient sur une idéologie ethniciste héritée de Vichy.

En dépit de la réforme constitutionnelle de 1992 qui a fait du français la «langue de la République» et de la loi Toubon de 1994 sur les prérogatives du français dans les usages publics et économiques, poursuit-il, les gouvernements, de gauche ou de droite, ont baissé les bras et multiplié les signes d’allégeance à l’empire et à son «Basic English»: réforme des programmes scolaires de 1995, rapport Thélot, acceptation de l’anglais comme langue principale pour le dépôts de brevets en Europe, apathie devant la marginalisation du français comme langue de travail de l’Union européenne, violations répétées de la loi Toubon par les administrations. Et pour couronner le tout, l’abandon de fait de la francophonie dans la conduite des affaires extérieures. Un désintérêt qui a peut-être bien coûté les voix du succès à «Paris 2012» début juillet, parmi les votants francophones africains du CIO.

Rappelant les circonstances de l’affaire Montagnier-Gallo autour de la découverte du virus du sida, Bernard Le Cherbonnier, dans son chapitre sans doute le plus convaincant, intitulé «Science sans conscience», montre comment les scientifiques français, CNRS en tête, mus par la croyance que l’anglais serait la langue scientifique incontournable, se laissent piller par «l’édition scientifique anglo-saxonne [qui] a inventé un procédé idéal pour s’exonérer des accusations de plagiat systématique qui caractérisent pourtant sa pratique». Suit la démonstration que l’enjeu de la question linguistique touche au premier chef à ce qu’il est désormais convenu de regrouper sous la notion d’ «intelligence économique».

Elle n’est pas la seule, dans l’ouvrage de Bernard Le Cherbonnier, écrit d’une plume alerte et souvent mordante, mais qui revêt toute la rigueur propre à convaincre les décideurs. A commencer par les politiques, dont l’auteur désespère cependant assez pour écrire qu’ «au PS comme à l’UMP, la majorité des élus s’accorde sur la nécessité de remiser la langue nationale aux oubliettes de l’histoire». Dans l’attente d’un démenti avant la prochaine campagne («I like much what you do, think of me Sunday») ?

* par Bernard Le Cherbonnier, Albin-Michel, 2005.

François Ehrard

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