Bulletins de l'Ilec

L’esprit critique, un atout de la jeunesse française - Numéro 388

01/03/2008

Entretien avec Alain-Gérard Slama, Professeur à Sciences Po, éditorialiste au Figaro

D’après l’étude Les Jeunesses face à leur avenir, un jeune Français sur quatre seulement pense qu’on peut changer le cours des événements et croit en son propre avenir. Comment analysez-vous ce pessimisme ? Alain-Gérard Slama : L’intéressant, dans ce sondage, est la comparaison avec les jeunesses des pays étrangers. La nôtre se classe en queue de peloton. Mais quand je compare avec la réalité des jeunesses scandinaves ou allemandes, cela ne m’incite pas à estimer que « les » jeunes Français, en général – et quelles que soient les réserves à apporter à cet amalgame – soient plus pessimistes que les autres. Ils sont plus sceptiques, ce qui me paraît une force. Plus réalistes aussi. Conséquence du fait que, de tous les pays européens, l’Etat-nation français est celui qui a reçu le plus fortement, aux antipodes de sa culture, le choc de la mondialisation et qui en voit les dangers avec le plus de lucidité. Et conséquence de la transmission de l’esprit critique, qui est le propre de notre système éducatif, marqué par le cartésianisme. Ce pessimisme est-il partagé par l’élite estudiantine ? A.-G. S. : Bien entendu, et c’est tant mieux. En songeant aux étudiants que vous avez vus se succéder à Sciences Po, gardez-vous l’impression de générations plus ou moins heureuses que d’autres ? A.-G. S. : Ma réserve à l’égard des amalgames étant maintenue, les cuvées Sciences Po actuelles sont, hélas, les moins bien armées pour maîtriser le langage, ce qui ne saurait rendre heureux, puisque cela multiplie, au propre et au figuré, les malentendus. Mais elles sont aussi les plus désireuses de fournir leurs preuves et les moins complexées par leurs lacunes, en sorte qu’elles ne souffrent pas des réflexes de pudeur qui empêchaient leurs prédécesseurs de combler les leurs. La jeunesse est-elle toujours un « miroir grossissant » (Annick Percheron) des évolutions de la société ? A.-G. S. : Un miroir à facettes pour refléter une société à facettes, je doute qu’il puisse être fidèle, et encore moins grossissant ! Est-il devenu plus difficile, aujourd’hui, de devenir adulte ? Non pas difficile, mais impossible faute de modèles adultes auxquels se référer. Le modèle français d’entrée dans la vie adulte est-il particulièrement anxiogène, par rapport à des pays où l’Etat-providence est plus présent, comme le Danemark, où les jeunes semblent plus optimistes qu’ailleurs ? Faut-il s’inspirer des pays nordiques ? A.-G. S. : Tout ce qui précède suggère le contraire. Le matérialisme a certes des charmes, mais il ne faut pas en abuser. Les jeunes disent attendre beaucoup du travail dans la réalisation de soi, davantage que les générations précédentes, mais l’accès à l’emploi reste singulièrement difficile en France, augmentant les frustrations. Quel est le premier verrou à faire sauter ? A.-G. S. : L’absence de circulation des élites, dont le déverrouillage serait aussi la meilleure réponse au problème soulevé par les plaintes des « minorités visibles ». Interrogés sur l’éducation des enfants, les Français de 16 à 29 ans seraient les seuls en Europe à valoriser l’apprentissage de l’obéissance plus que celui de l’indépendance. Les valeurs d’autonomie ou de responsabilité seraient-elles définitivement en déshérence ? A.-G. S. : Lisez bien l’enquête : les jeunes Français ne font ici que constater la triste réalité du modèle de reproduction dominant en Europe. Ils sont prêts à s’y plier, parce qu’ils ne croient pas aux missions impossibles. Cela ne signifie pas qu’ils y adhèrent. Les jeunes n’ont pas confiance dans les institutions mais disent vouloir s’engager dans la vie sociale (humanitaire, actions locales...). Est-ce aux institutions de s’adapter ? A.-G. S. : Bien sûr que non. C’est à eux de faire leurs preuves. Doit-on abaisser le droit de vote à seize ans ? A.-G. S. : « Abaisser » serait le mot. La société française n’est-elle pas en panne de mythes fondateurs (le self-made-man aux Etats-Unis ou la « maison commune » en Suède) dans l’intégration des générations nouvelles ? Comment faire partager un destin collectif ? A.-G. S. : Ce mythe était le mythe républicain des Lumières. C’était un projet pour plusieurs siècles. Je crois possible de le réinventer. A condition de le transmettre.

Propos recueillis par Jean Watin-Augouard

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