Bulletins de l'Ilec

Pour un État vigie et promoteur

le 30/03/2017

Les peurs ont forcé les comportements de consommation. La mutation est récente mais irréversible, et les entreprises se voient investies de missions nouvelles. Qui appellent des repères partagés. Entretien avec Éric Fouquier, Théma

Les consommateurs sont-ils plus qu’hier prêts à payer plus cher pour des produits porteurs d’une ambition RSE ?

Éric Fouquier : L’idée d’acheter « responsable » séduit plus qu’hier : 51 % des Français déclarent consommer des produits écolabelisés, éthiques, etc. (Ethicity 2016). Mais dans les comportements, la mutation est plus lente. Le bio, sur le marché depuis des décennies et largement approuvé dans ses principes, n’a vu que très récemment décoller ses ventes en France. Longtemps les consommateurs n’étaient pas prêts à payer plus cher pour des produits responsables.

Reste que ces deux dernières années ils se sont mis à consommer bio. Le baromètre Agence bio CSA 2015 recense 65 % de consommateurs « bio réguliers ». La raison majeure est l’inquiétude devant l’évolution toxique de notre société, dans l’alimentation et dans d’autres univers (habillement, hygiène, produits nettoyants, cosmétiques…) de produits introduits dans le foyer. Les marques vertes, un peu plus chères, en profitent. « Le prix ne semble plus être un frein si important pour des consommateurs », affirme le Syndicat national des entreprises bio.

Les facteurs de ce changement sont donc la méfiance et la crainte. Plus la toxicité perçue augmente, plus la mutation est nette, maximale dans les secteurs touchés par des scandales (viande de cheval, Rana Plazza, pesticides, parabènes…). Une chose est sûre : à prix équivalent les consommateurs sont convaincus qu’il faut privilégier les entreprises engagées sur la qualité.

À l’occasion des prix de l’Essec, le secrétaire d’État à l’Industrie Christophe Sirugue a souligné qu’entre dans la RSE un « engagement politique au sens noble du terme ». Dans une période de désenchantement politique, l’éclaircie viendrait-elle de l’entreprise ?

E. F.  : L’entreprise a été, depuis les Trente Glorieuses, un acteur auquel l’État a confié de nombreuses missions de production et d’entretien de biens collectifs (formation, santé, sécurité…). En ce sens, elle a toujours fait de la politique « au sens noble », elle s’est toujours occupée de la vie de la cité.

Le changement que souligne Christophe Sirugue n’est pas de nature, mais d’intensité. Avec la crise écologique mondiale dont les entreprises sont des acteurs majeurs, il faut foncer. Certaines l’ont compris, et agissent avec des moyens quasi étatiques. Une entreprise de cosmétiques française a entrepris de compenser ses émissions de carbone en plantant cent millions d’arbres, objectif presque atteint¹. C’est une action politique très visible.

Protection, « bienveillance »… : les missions attendues de l’État glissent-elles vers l’entreprise ?

E. F. : L’État, effectivement, a fait glisser certaines de ses missions vers l’entreprise. C’est le principe même de la RSE. Ce n’est pas tant la chose elle-même qui fait débat que le contenu de ces missions. Il y en a une qui devient centrale, c’est la protection de la santé des salariés et des consommateurs face aux externalités négatives de l’activité économique. Les entreprises sont à la manœuvre et vont l’être de plus en plus, car elles sont directement impliquées, en tant que causes et en tant que victimes, par la montée des dangers environnementaux.

Par quels autres moyens que l’investissement public l’État peut-il favoriser les démarches RSE ?

E. F.  : Les politiques publiques font l’objet d’évaluations périodiques utiles, malheureusement les politiques RSE ne procèdent pas ainsi. Le plus souvent, chaque entreprise court dans son couloir sans savoir ce que font les autres. Un État vigie qui ferait circuler l’information, la mettrait en partage sur une plateforme commune permettant de diffuser les meilleures pratiques, y compris celles engagées de l’étranger, serait un facteur de progrès.

Le « made in France », dont la pertinence a été questionnée, retrouve-t-il ses lettres de noblesse avec la RSE ?

E. F. : À l’origine, le made in France est un label de qualité à orientation offensive destiné à soutenir les exportations ; l’artisanat de luxe en a particulièrement profité. Puis son sens a évolué : avec l’ouverture des frontière il est devenu un label pour préserver l’emploi ; c’est cet usage qui a été questionné, car jugé frileux. Aujourd’hui, il change à nouveau de sens : il s’associe une présomption de fabrication responsable, de traçabilité, de respect des normes de travail, d’éthique. Des consommateurs y ajoutent une multitude de connotations : circuits courts, financements participatifs, bio et biodynamique, monnaies locales, jardins potagers de ville, etc. Un nouvel esprit de la consommation se développe, dont le « fait en France » peut-être le lien.

1 www.yves-rocher-fondation.org/plantons-pour-la-planete.


 

Propos recueillis par J. W.-A.

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