Entretiens

Décarbonation

Carrefour, le temps du “scope 3”

28/09/2023

Ses magasins ne représentent plus que 2 % de ses émissions. Mais Carrefour reste par nature dépendant de ses fournisseurs pour le scope 3. C’est pourquoi il les invite, ainsi que ses propres concurrents, à des démarches collectives pour atteindre les objectifs qui s’imposent à tous. Entretien avec Bertrand Swiderski, directeur RSE de Carrefour et président de Perifem (Fédération technique du commerce et de la distribution).

Quels sont les enjeux spécifiques de décarbonation, directe ou indirecte, pour un groupe de distribution comme Carrefour ?

Bertrand Swiderski : Nos émissions directes sont un enjeu que nous avons pris en compte il y a plus de quinze ans. Il s’agissait de réduire les émissions carbonées de l’ensemble de nos magasins. Nous avons dû faire des choix très importants. Par exemple, celui en 2013 de fermer les meubles froids pour réduire nos consommations d’énergie. Mais c’est un choix qui devait être fait de manière collective dans l’univers de la distribution. Aujourd’hui, personne n’imaginerait qu’on les rouvre. D’autres choix ont été propres à Carrefour. En 2014, nous avons remplacé les centrales de production de froid, qui fonctionnaient avec des composants chimiques comme le CFC ou le HCFC, par des installations recourant au froid naturel. Ainsi, nous avons drastiquement réduit nos émissions de carbone. Le remplacement de la centrale de froid apportait 20 % d’économie et la fermeture des meubles environ 10 à 15 %. Auxquels se sont ajoutés 10 % apportés par le passage à l’éclairage au LED. Aujourd’hui, seulement 2 % de nos émissions de CO2 sont liés aux magasins, majoritairement l’énergie électrique et les fluides frigorigènes, et 98 % proviennent d’émissions indirectes.

Pendant longtemps, les meubles froids se devaient d’être sans porte pour être plus vendeurs. Le retour des portes a-t-il freiné l’achat d’impulsion ?

B. S. : C’était en effet une transition difficile, un peu comme quand le consommateur a dû abandonner le sac en plastique gratuit pour venir avec son propre sac. En 2013, beaucoup se montraient réticents, parce que les portes compliquaient et ralentissaient l’acte d’achat. Il nous a fallu faire un accord de place pour répondre à ce défi. Nous avons sollicité Perifem – dont je n’étais pas alors président ! –, qui a permis que tous les distributeurs français s’engagent avant 2020 à fermer 80 % de leurs meubles froids. C’est ce qui a tout changé. Alors les magasins l’ont adopté, en adaptant leur merchandising, passant de l’horizontal au vertical. Avant, recouvertes de buée, les portes étaient difficiles à nettoyer et compliquaient le remplissage des rayons. Elles se sont améliorées grâce à une évolution technique impressionnante et ont été valorisées avec des vitrophanies. Le client s’est habitué à cette contrainte, et maintenant la perçoit de manière positive. Il trouverait hallucinant qu’on laisse ces meubles ouverts alors qu’il veille à fermer son frigo chez lui et l’exige de ses enfants.

Mesure fine du kilowatt-heure au mètre carré

Les investissements dans le froid et le LED ont sans doute été importants ?

B. S. : Bien sûr, cela représente une dépenses d’exploitation importante. Mais heureusement que nous avons investi depuis 2013, cela nous a armés face à la crise énergétique que nous avons connue ces derniers temps. Nous surveillons de très près la mesure du kilowatt-heure au mètre carré de tous nos magasins. Certains sont parvenus à 300 alors qu’ils étaient à 650. En moyenne, ils se situent à 457. Il y a dix ans, nous voyions bien arriver une dépendance à une énergie de plus en plus chère. Nous n’avions d’autre choix que de réduire notre consommation. Et cela correspondait avec la baisse des émissions de CO2.

Qu’en est-il des énergies renouvelables ?

B. S. : Dans le cadre de notre plan stratégique 2026, nous avons pris l’engagement de couvrir nos parkings de panneaux photovoltaïques, soit une surface de 4,5 millions de m². Cela pose toutefois des questions : si on couvre un parking complet, on se trouve en surproduction à certains moments de la journée. Cette surproduction, il faut la vendre, alors que ces pics adviennent au moment où tout le monde produit. De plus, le retour sur investissement est très différent, bien sûr, entre le sud et le nord de la France…

Quelle est la mesure des émissions au niveau des trois scopes ?

B. S. : Pour les scopes 1 et 2, nous les mesurons des données réelles : kilowatt-heure, kilomètres parcourus, etc. Pour ces deux scopes, notre engagement de trajectoire « 1,5 degré » est validé, moins 50 % de CO2, par le SBTI. Mais nous avons aussi une trajectoire pour notre scope 3, avec un objectif de moins 29 % en 2030.

L’enjeu aujourd’hui, pour vous, c’est le scope 3 ?

B. S. : Oui, travailler avec nos fournisseurs. C’est là que se situe l’essentiel de notre action après avoir placé l’émission directe dans la bonne trajectoire.

C’est pour cela que vous avez demandé à vos principaux fournisseurs de s’engager dans cette voie ?

B. S. : Autant nous sommes complétement acteurs pour les scopes 1 et 2, autant nous sommes totalement dépendants de notre chaîne d’approvisionnement pour le scope 3. Nous sommes tous embarqués ensemble pour atteindre cet objectif. L’objectif « 1,5 degré » demandé à nos cent premiers fournisseurs est indispensable à ce travail collaboratif. Et ils en sont eux-mêmes tout à fait conscients. Certes, notre méthode est radicalement nouvelle : nous sommes le seul distributeur au monde à entrer dans une démarche plus contractualisée sur la décarbonation.

Une stratégie tous pays, quel qu’y soit le cadre réglementaire

Où en êtes-vous avec ces entreprises ?

B. S. : Nous avons démarré sur les trois grands axes concernant le scope 3 : travailler sur les matières premières agricoles pour une agriculture décarbonée et aussi source de captation du carbone, conversion alimentaire vers des protéines végétales, optimisation des emballages t lutte contre le gaspillage. Dans le domaine agricole, nous avons ainsi partagé avec Bel son plan de décarbonation en production laitière qui vise une réduction de 30 % des émissions. Et ce groupe ouvre ses bonnes pratiques à toute la filière laitière. Concernant le végétal, nous avons lancé une coalition “plant based” avec un objectif collectif de trois milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Approximativement, une petite moitié de ce top 100 a pris une trajectoire en moins d’un an. Certains l’avaient déjà adoptée, mais pour d’autres cela a accéléré leur prise en compte du sujet. Certains en ont profité pour déposer un dossier SBTI. Parce que l’enjeu est tel qu’on ne peut pas travailler individuellement ; l’intérêt collectif dépasse l’intérêt individuel.

Votre démarche est-elle internationale ou variable suivant les pays ?

B. S. : Il s’agit vraiment d’une politique internationale. Tous les pays contribuent à la trajectoire du groupe pour les trois scopes. Après les pays du Nord, nous avons exporté notre production de froid naturel en Espagne, où les chaleurs sont fortes, puis au Brésil et en Argentine. Et nous formons leurs équipes de maintenance, car le transfert de compétences est primordial. Même si certains n’ont pas d’échéance réglementaire sur ces questions, aucun de nos pays n’est en retard sur la trajectoire.

En tant que président de Perifem, voyez-vous d’autres travaux collectifs à mener dans la grande distribution malgré la forte concurrence entre les enseignes ?

B. S. : Bien sûr. Carrefour propose sa plateforme “20 megatons” (notre objectif de réduction de carbone) sur laquelle nos fournisseurs nous communiquent les émissions qu’ils ont pu éviter pour les produits qu’ils nous ont vendus. Ce qui nous permet de cumuler ces données pour faire un bilan. Pourquoi ne pas nous doter d’un tel outil unique à toute la distribution et accessible à tous les fournisseurs ? Cette démarche collective ne serait pas concurrentielle et aurait beaucoup de sens pour l’écosystème, avec une comptabilisation du carbone dans l’ensemble du scope 3. Et il y a d’autres démarches, au-delà de la compétition, que nous pourrions mener. Nous avons déjà des référentiels communs sur les droits de l’homme, sur la sécurité alimentaire… D’autant que Perifem présente le grand avantage de rassembler tous les acteurs de la distribution française, alimentaire, non alimentaire, spécialisée… Mon vice-président, par exemple, est un adhérent de Leclerc.

Un message flexitariste

Les consommateurs ont-ils évolué favorablement sur ces sujets ? Et cette période de hausse des prix ne limite-t-elle pas leurs bonnes résolutions ?

B. S. : Inflation ou non, un client qui vient chez nous veut un produit et un prix. Nous ne devons pas nous tromper là-dessus. Pour lui, chaque produit a une valeur. Par exemple, quand nous faisons de la vente en vrac avec de grandes marques, nous vendons de bons produits moins cher. Les protéines végétales que nous lançons montrent aux consommateurs que manger des légumineuses, non seulement modifie leur régime alimentaire en diversifiant leurs sources de protéines, mais aussi réduit le coût des achats.

Comment trouver le juste milieu entre les alternatives végétales ultra-transformées et la sauvegarde des filières d’élevage ?

B. S. : La question des simili-carnés n’est pas notre sujet prioritaire par rapport aux légumineuses, qui constituent d’ailleurs des achats traditionnels qu’on avait un peu oubliés. Quant à l’élevage, notre position est d’encourager la diversification alimentaire dans un message flexitariste. Nous restons très fidèles à nos producteurs, que nous encourageons à produire de la bonne viande en décarbonant. Nous les aidons à réduire leurs émissions, avec une alimentation pas seulement à base d’ensilage de maïs mais recourant à d’autres protéines comme la féverolle. Nous ne demandons pas la fin de la viande, nous prônons juste un équilibre alimentaire où la protéine végétale ait sa place entière. Tout cela peut se faire en bonne intelligence.

Vous avez évoqué le vrac, mais on peut y associer le réemploi ou la consigne, qui a fait l’objet d’un partenariat avec Loop. Où en êtes-vous dans ces dossiers, plus laborieux à mener qu’il ne semblait ?

B. S. : Le vrac, la réutilisation, la lutte contre le gaspillage, sont des priorités pour un distributeur. C’est pourquoi nous avons des engagements très précis : par exemple, objectif 150 millions d’euros de chiffre d’affaires en vrac en 2026. Certes, les consommateurs s’en sont un peu détournés, comme du bio. Nous avons identifié les « irritants » qui faisaient – avouons-le – que l’expérience n’était pas « top ». Comme je le disais, nous testons une formule avec des marques nationales, 90 références 20 % moins chères, dans deux magasins, avec des silos automatiques. Objectif : innover pour rendre le vrac sexy pour le consommateur dans un rapport prix-produit.

Certification anti-gaspillage alimentaire

Concernant le réemploi, nous avons aujourd’hui plus de soixante-dix magasins qui proposent un système de consigne avec une quarantaine de références. Le gouvernement a fixé des objectifs de 5 % . Citeo travaille à une solution structurelle à la crise des matériaux. J’aimerais que cela soit plus rapide, mais c’est normal, le consommateur met du temps à s’adapter. Nous sommes le seul distributeur à tenir cette direction à grande échelle, et dans les prochains mois nous allons encore accélérer.

Enfin sur le gaspillage alimentaire, c’est assez simple : moins vous gaspillez, moins vous émettez de CO2. Et nous sommes fiers d’avoir le premier magasin certifié par le label anti-gaspillage alimentaire avec notre hyper de Montesson. Or ces projets vont aussi impliquer toutes les marques, puisque la définition des dates limites de consommation ou dates de durabilité minimale se font avec elles.

Quels sont les enjeux spécifiques à l’e-commerce ?

B. S. : Notre ambition y est supérieure, parce qu’il une obligation particulière avec le dernier kilomètre dans les villes. Avec des systèmes automatisés, nous pourrons atteindre nos objectifs avant même nos magasins physiques. L’enjeu est fort : à la fin de vos courses, vous voyez leur poids en CO2.

C’est compris par le consommateur ?

B. S. : Aujourd’hui, le sujet climatique n’est pas un critère de valeur pour la majorité des consommateurs. Mais ce sera bientôt obligatoire à leurs yeux : comme la sécurité alimentaire, ils jugeront ces efforts normaux, c’est tout.

Quel retour sur investissement, si ce n’est plus un avantage concurrentiel ?

B. S. : Pour les scopes 1 et 2, on l’a vu. Pour le scope 3, c’est un monde d’opportunités pour développer de nouvelles offres, impliquer de nouveaux fournisseurs, varier les menus. On le voit bien avec des marques qui sortent actuellement des références végétales de leur placard.

Et l’inflation ?

B. S. : Tous nos projets aident le pouvoir d’achat de nos clients.

Propos recueillis par Benoît Jullien (Icaal)

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