Entretiens

Open Food Facts : la donnée alimentaire ouverte en questions

20/05/2026

Open Food Facts est une base de données alimentaires collaborative et libre d’accès, créée en 2012, qui recense aujourd’hui près de 4,5 millions de produits dans le monde. Utilisée par des acteurs institutionnels, des chercheurs en nutrition et plus de 1 500 applications mobiles, elle s’est imposée comme une infrastructure de référence pour la transparence alimentaire. L’Ilec a interrogé Manon Corneille, en charge du Développement International chez Open Food Facts, sur son fonctionnement, ses relations avec les industriels et ses perspectives d’évolution.

Quelle est l’évolution du trafic sur la plateforme grand public Open Food Facts ?

Manon Corneille : La demande de transparence alimentaire progresse de façon structurelle, et notre audience en est le reflet le plus direct. En 2025, la plateforme dépasse les 50 millions de visiteurs dans le monde, dont plus de 8 millions en France. Cette dynamique n’est pas le produit d’un effet de mode : elle traduit l’ancrage durable d’une préoccupation des consommateurs pour la composition des produits qu’ils achètent au quotidien.

Combien Open Food Facts compte-t-il de produits, en France et dans le monde ?

M. C. : Open Food Facts recense aujourd’hui près de 4,5 millions de produits à l’échelle mondiale, dont plus de 1,2 million en France. Ces volumes sont en progression continue depuis la création de la plateforme en 2012 – la courbe d’évolution est accessible sur notre site. Ce périmètre, entièrement disponible en accès libre, fait d’Open Food Facts la plus grande base de données alimentaires ouverte au monde.

Quels sont les porteurs d’intérêt – institutionnels, marchands, applicatifs, associatifs – qui se « sourcent » sur Open Food Facts ?

M. C. : Notre base de données ouverte, mise à disposition sous licence Open Database Licence et donc réutilisable gratuitement par tous, a agrégé un écosystème d’utilisateurs particulièrement diversifié. Les acteurs institutionnels – au premier rang desquels l’Ademe et Santé publique France – s’en servent pour évaluer l’offre alimentaire ou analyser les effets d’une évolution d’algorithme comme celle du Nutri-Score. La communauté de recherche l’utilise pour des travaux épidémiologiques : l’Eren s’y appuie notamment dans le cadre de l’étude NutriNet Santé, et la base est citée dans plus de 1 000 articles scientifiques référencés sur Google Scholar. Plus de 1 500 applications mobiles autour de la nutrition et du fitness fonctionnent à partir d’Open Food Facts dans le monde. Enfin, les fabricants eux-mêmes constituent un public croissant, principalement pour comparer le profil nutritionnel de leurs produits à ceux de leur catégorie et pour identifier des leviers d’amélioration de leur Nutri-Score.

Combien de fabricants contribuent via la plateforme Pro ? Quel est le profil type des industriels contributeurs ?

M. C. : La plateforme Pro compte aujourd’hui plus de 400 fabricants, représentant plus de 3 000 marques. Elle est ouverte aux entreprises propriétaires de marques – Ferrero y contribue par exemple pour Nutella – ainsi qu’aux distributeurs pour leurs marques propres. Elle s’adresse à tout type de fabricant, de la PME au grand groupe international, et nos interlocuteurs se trouvent principalement dans les services qualité, marketing ou informatique. Parmi les adhérents de l’Ilec, nous travaillons notamment avec Barilla, Bonduelle, D’Aucy, Eurial, Ferrero, Herta, Lustucru Premium Groupe, Saint Louis – cette liste n’étant pas exhaustive.

Toutes les plateformes de données produits – Agena3000, Equadis, Salsify – sont-elles connectées à Open Food Facts ? À quoi tient l’éventuelle absence de connecteur ?

M. C. : Nous sommes aujourd’hui interfacés avec les catalogues produits d’Agena3000, d’Equadis et de Bayard (en Allemagne), et des discussions sont en cours avec @GT, Akeneo et Systerion. L’absence de connecteur avec d’autres acteurs s’explique par deux facteurs principaux. Certains contrats d’exclusivité constituent un obstacle indépendant de notre volonté. Par ailleurs, le développement d’une connexion spécifique représente un investissement réel, tant pour l’éditeur du PIM (Product Information Management) concerné que pour notre équipe technique : nous l’engageons lorsqu’un nombre suffisant de fabricants exprime le souhait de contribuer via cette voie.

Pour les industriels dont la plateforme d’échange de données n’est pas connectée, y a-t-il une autre solution pour adresser et actualiser leurs données sur Open Food Facts ?

M. C. : La majorité des fabricants qui contribuent à Open Food Facts le font d’ailleurs par d’autres voies que les connecteurs. L’ajout manuel, champ par champ directement sur la plateforme, convient aux fabricants disposant d’un volume limité de références – de l’ordre d’une dizaine de produits. L’import par fichier Excel ou CSV, où chaque colonne correspond à un champ de données (nom du produit, catégorie, liste des ingrédients, etc.), constitue la méthode la plus répandue. Enfin, pour les fabricants dont le catalogue compte au minimum 500 références, une connexion automatique de type SFTP (Secure File Transfer Protocol) peut être développée sur mesure. Cette option suppose un investissement en temps de développement, mais garantit une mise à jour fluide et régulière.

Quels sont les avantages à rejoindre Open Food Facts pour un fabricant ?

M. C. : Contribuer à Open Food Facts présente plusieurs avantages concrets. Le premier est l’amélioration de la visibilité des produits et de la fiabilité des informations affichées au public. S’y ajoute une protection des données d’une durée d’un an : les informations importées par le fabricant sont protégées contre toute modification par des contributeurs externes. La plateforme recense plus de 200 règles métiers permettant de détecter automatiquement des erreurs ou des incohérences dans les fiches produits – un outil de contrôle qualité que de nombreux fabricants trouvent utile bien au-delà de leur présence sur notre base. Des outils de benchmark sont accessibles gratuitement : les fabricants peuvent comparer leurs produits aux moyennes de leur catégorie et identifier des marges de progression. Enfin, la plateforme formule des recommandations précises pour l’amélioration du Nutri-Score – du type : « réduire de x % la teneur en sel sur ce produit ferait passer son Nutri-Score de C à B ».

Ce qui est ajouté via la plateforme Pro est-il automatiquement mis en ligne sur la plateforme grand public d’Open Food Facts ?

M. C. : Le processus est conçu pour concilier contrôle et réactivité. Lors du premier export depuis la plateforme Pro, notre équipe effectue une vérification pour s’assurer de l’exactitude et de la complétude des données. Les exports ultérieurs sont ensuite réalisables par le fabricant en toute autonomie. Les délais de mise à jour sur la plateforme publique sont quasi instantanés.

Sur Open Food Facts, le Nutri-Score est-il calculé automatiquement s’il ne figure pas déjà sur le produit ?

M. C. : Oui, il est calculé automatiquement dès lors que les données nécessaires sont renseignées : la catégorie du produit, ses valeurs nutritionnelles et la liste de ses ingrédients.

Y a-t-il aussi un calcul automatique de score environnemental – et si oui lequel, compte tenu de la concurrence entre Planet-Score et Green-Score ?

M. C. : Open Food Facts affiche et calcule automatiquement plusieurs indicateurs au-delà du Nutri-Score, notamment le Green-Score [1] et la classification NOVA [2] (système de catégorisation des aliments selon leur degré de transformation industrielle). La méthodologie de calcul du Planet-Score n’étant pas ouverte, il ne figure pas parmi les indicateurs que nous avons retenus.

En dehors de la plateforme Pro, les contributeurs « à la main » ont-ils conservé une place spécifique ?

M. C. : La communauté de contributeurs demeure le cœur du projet et représente environ 70 % des données présentes sur la plateforme, contre environ 20 % pour les fabricants via la plateforme Pro. Ces données apportées par les consommateurs se distinguent souvent par leur granularité : elles sont fréquemment plus précises que celles transmises par les fabricants, notamment sur les catégories et les labels. La communauté joue également un rôle actif de contrôle qualité, en signalant régulièrement des erreurs sur les étiquettes ou des incohérences dans les valeurs nutritionnelles.

L’émergence de l’IA à disposition des consommateurs concurrence-t-elle Open Food Facts ?

M. C. : Loin de concurrencer Open Food Facts, l’intelligence artificielle s’appuie sur notre base de données ouverte pour fournir aux consommateurs des réponses fiables. Les deux sont davantage complémentaires que rivaux : la qualité de la base nourrit directement la qualité des réponses produites par les modèles qui s’y réfèrent.

Open Food Facts emploie-t-il des solutions IA ?

M. C. : Open Food Facts intègre l’IA à plusieurs niveaux de sa chaîne de traitement des données. La reconnaissance visuelle permet d’extraire automatiquement les ingrédients et les valeurs nutritionnelles à partir de photos de produits, de détecter des labels et des marques, de prédire la catégorie d’un produit ou le matériau de son emballage. Dans le cadre du projet Open Prices, l’IA extrait également les prix depuis des photos d’étiquettes en magasin. Selon leur degré de certitude, certaines prédictions font l’objet d’une validation manuelle par des membres de la communauté, via un dispositif de mini-jeux contributifs baptisé « Hunger Games ».

Open Food Facts est-il en train de devenir Open Products Facts, avec l’extension de son périmètre hors des produits alimentaires ?

M. C. : Le modèle de base de données collaborative ouverte que nous avons développé pour l’alimentation s’étend à d’autres catégories de produits, avec des projets en cours comme Open Beauty Facts ou Open Products Facts pour les produits d’entretien et d’hygiène, ou encore Open Pet Food Facts pour l’alimentation animale. La logique est identique dans tous les cas : rendre les données produits accessibles, fiables et ouvertes, quel que soit le secteur.

[1] Le Green-score est un indicateur expérimental qui classe les produits en 7 catégories, du plus faible impact environnemental au plus élevé.
[2] La classification NOVA répartie les aliments en quatre groupes en fonction du degré de transformation des matières dont ils sont constitués.

Propos recueillis par François Ehrard et Marilise Marcantonio

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. Si vous continuez à l'utiliser, nous considérerons que vous acceptez l'utilisation des cookies.