Entretiens

La V2 de B Corp

19/06/2026

La certification B Corp, notamment inaugurée par Danone en France, a fait avancer son référentiel. Et sa notoriété auprès du grand public progresse. Entretien avec Augustin Boulot, délégué général de B Lab France (B Corp)

Pourquoi a-t-il été nécessaire de faire évoluer les standards B Corp alors que bon nombre d’entreprises ne sont pas encore certifiées ?
Augustin Boulot : La version 2 des standards de B Lab répond à un double mouvement : le renforcement réglementaire européen et la montée des attentes sociétales.
Avec la directive européenne “Empowering Consumers for the Green Transition” (ECGT), un label de durabilité utilisé en B2C dans l’Union Européenne doit désormais reposer sur une certification vérifiée par un tiers indépendant répondant à des normes spécifiques. La nouvelle version de la certification B Corp (standards V2) a précisément été conçue pour être reconnue comme un label de durabilité valide dans l’UE, avec une vérification par un tiers accrédité ISO 17021-1.


Parallèlement, les crises environnementales, la montée des inégalités et les critiques sur les “washing” poussent à rehausser le niveau d’exigence. Nous avons ainsi choisi de changer la manière dont nous évaluons la performance sociale et environnementale des entreprises : il ne s’agit plus d’atteindre un score global, il faut désormais respecter des exigences obligatoires sur des thématiques interdépendantes (gouvernance, climat, droits humains, travail équitable, diversité & inclusion, circularité…) et s’engager dans une démarche d’amélioration continue sur 5 ans. Par ailleurs, l’attention se porte moins sur la performance individuelle et davantage sur l’impact collectif, en alignant les efforts de toutes les industries afin de relever, ensemble, les défis les plus urgents auxquels le monde fait face. Cette évolution est le fruit d’une vaste démarche collaborative entamée dès décembre 2020. Depuis le lancement du processus de révision de ses standards, B Lab a recueilli plus de 26 000 retours qualitatifs au cours de quatre phases successives d​‌’engagement et de consultation publique. Ces contributions proviennent de plus de 3 000 parties prenantes issues de 67 pays, incluant 70 groupes de travail thématiques, ainsi que 70 entretiens avec des experts et expertes du secteur.

Quelles ont été ces évolutions, comment et pourquoi ?
A. B. : Les évolutions portent à la fois sur le contenu des exigences, la méthode de vérification et la gouvernance du système.

Les principales nouveautés des standards V2 de B Lab :

  • Un socle d’exigences obligatoires applicables à toutes les entreprises selon leur contexte, audité par un vérificateur tiers indépendant (vs un score de performance globale),
  • De nouvelles thématiques évaluées, comme le marketing et la communication responsables, l’action collective et le plaidoyer, ou encore la transparence et l’éthique en matière de fiscalité,
  • L’obligation de démontrer des progrès d’impact dans le temps, notamment à des étapes clés après 3 et 5 ans, dans une démarche d’amélioration continue.
  • Une nouvelle approche de la catégorisation des entreprises par leur taille pour mieux capturer les différences et adapter les exigences en conséquence.
  • Une approche de l’évaluation des risques par les pratiques des entreprises qui augmente les exigences en matière de due diligence.

Sur la méthode de vérification et le système d’assurance :

B Lab met en place un nouveau modèle de certification avec vérification par des organismes tiers indépendants accrédités ISO 17021‑1, ce qui aligne la certification sur les attentes d’ECGT en matière de labels de durabilité.
Le système intègre une méthodologie d’assurance détaillée (fréquence des évaluations, qualifications des vérificateurs, définition de non‑conformités majeures et mineures, mécanismes de recours et de plainte), ainsi qu’un plan de transition pour accompagner les plus de 10 000 B Corp existantes vers ce nouveau modèle.
Une solution numérique est développée pour faciliter l’échange de données entre B Lab, les entreprises et les organismes tiers, et pour rendre opérationnel ce modèle à grande échelle.

Ces évolutions répondent donc à un double objectif :

  1. Assurer la conformité réglementaire, en particulier dans l’UE.
  2. Renforcer la crédibilité et la lisibilité des engagements B Corp pour les parties prenantes, y compris les autorités de contrôle et la société civile.


Le label est‑il ainsi plus difficile à obtenir ?
A. B. : L’accès au label devient plus exigeant tout en restant atteignable, car mieux adapté au contexte de l’entreprise.
La certification B Corp ne repose plus sur un score global, mais sur le respect d’exigences obligatoires par grands thèmes d’impact. La mise en place d’audits par des tiers indépendants accrédités renforce le niveau de preuve demandé et le contrôle externe. 
Mais le système est parallèlement plus lisible et proportionné : les standards s’adaptent en fonction de la taille, du secteur et du contexte pays, avec des sous‑exigences différenciées et des mécanismes d’équité entre territoires. La trajectoire pluriannuelle (année 0 / année 3 / année 5) permet d’étaler certains investissements dans le temps plutôt que d’exiger tout “tout de suite”.

Quels sont ses modes de contrôle ?

A. B. : Le contrôle repose sur un système combinant audit externe, recertification périodique et mécanismes de plainte publics.

Les principaux modes de contrôle sont :

  • L’audit de certification et de recertification :

     - Vérification détaillée par un auditeur tiers accrédité selon la norme ISO 17021‑1.
     - Évaluation de la conformité aux exigences des standards V2, avec classification des éventuels écarts en non‑conformités majeures ou mineures et exigence de plans correctifs.

  • La recertification périodique :

     - Les entreprises doivent se recertifier sur la base des standards en vigueur à la date de renouvellement, et démontrer leurs progrès en année 3 et année 5.

  • Le processus de plainte publique :

     - B Lab dispose d’un mécanisme de plainte ouvert au public pour les préoccupations liées aux pratiques d’une B Corp.
     - À l’issue d’une enquête, les mesures possibles vont de la demande de transparence ou de remédiation jusqu’au retrait de la certification si les impacts négatifs ou les manquements sont jugés incompatibles avec les valeurs du mouvement.

Cet ensemble crée un dispositif de contrôle continu, qui ne se limite pas au moment de l’obtention initiale du label.

N’y a‑t‑il pas un risque de décourager les entreprises, notamment les petites et moyennes ?
A. B. : Plus de 80% des entreprises certifiées sont des TPE-PME, la certification B Corp s’adapte aussi à leurs besoins et à leur contexte.

  • Adaptation des exigences à la taille, au secteur, au contexte pays de l’entreprise et mécanismes d’équité entre territoires pour ne pas pénaliser les petites structures ou celles opérant dans des marchés moins matures. Selon sa taille, son secteur et sa localisation, une entreprise devra atteindre entre 20 et 120 sous-exigences pour obtenir la certification.
  • Modèle de coûts et de ressources équitable, avec l’adaptation des frais d’audit et des frais annuels d’adhésion, historiquement calculés en fonction du chiffres d’affaires de l’entreprise. 
  • Mécanisme d’équité, avec une réduction de 40 % sur les frais annuels pour les entreprises réalisant un chiffre d’affaires annuel inférieur à 5 millions d’euros et ayant au moins 50 % du capital détenu par des personnes appartenant à l’un des groupes suivants : femmes, personnes racisées et minorités ethniques sous‑représentées, personnes LGBTQ+, personnes en situation de handicap.
  • Outils et ressources d’apprentissage dédiés (Plateforme de learning, Bootcamps, accompagnement par des consultants B Corp…) pour aider les entreprises à monter en compétence à leur rythme sur les standards V2.

Est‑il possible que le label soit retiré ? Est‑ce déjà arrivé ?
A. B. : Le label peut être suspendu ou retiré, en particulier dans le cadre du processus de plainte publique, si B Lab conclut qu’une B Corp a commis des manquements graves et que la transparence et la remédiation ne suffisent pas.
Inversement, il existe des cas où, au terme d’une enquête, B Lab conclut que les éléments portés à sa connaissance ne justifient pas un retrait, ce qui montre que l’outil est utilisé de manière graduée et au cas par cas.
Le fait même que le retrait soit possible – et déjà appliqué – est un élément important de crédibilité du label dans un contexte de forte vigilance réglementaire et médiatique sur le « washing ».

En englobant de nombreux paramètres, le label pourrait-il avoir vocation à regrouper tous les autres signes (scores…) ?
A. B. : Les standards de B Lab regroupent déjà plusieurs référentiels et critères de durabilité internationaux reconnus et fiables tels que GRI*, SBTi** ou encore Fairtrade, au sein d’un système unique et complet. Ces éléments d’interopérabilité et de correspondance sont publics et détaillés pour chaque sous-exigence.
Mais notre vocation n’est pas de devenir un “super label” unique qui regroupe tous les autres. En pratique, de nombreuses B Corp cumulent déjà B Corp avec d’autres certifications ou normes. L’enjeu est de rendre ce paysage lisible et crédible, plutôt que de prétendre tout absorber.

B Corp a‑t‑il vocation à être connu du grand public ? Sa notoriété reste faible…
A. B. : La notoriété de B Corp auprès du grand public est en progression régulière ! Dans certains pays, comme le Royaume‑Uni, la notoriété du label est déjà significative : des études récentes indiquent qu’environ la moitié des consommateurs britanniques ont entendu parler de B Corp, reflet d’années de travail de sensibilisation et de la présence de grandes marques B Corp. En Europe, la notoriété de B Corp est passée de 15 % à 23,8 % entre 2023 et 2024. En France, elle est aussi en hausse, à 19%. 78 % des Français·es interrogé·es dans le cadre de notre étude “Brand Awareness” déclarent que la durabilité influence leurs décisions d’achat, et celles et ceux qui connaissent B Corp sont encore plus attentifs aux pratiques responsables des entreprises.

La vocation de B Corp n’est pas de devenir un logo de plus, mais de :

  • Fournir un langage et un cadre communs aux entreprises qui veulent démontrer leur contribution à une économie plus inclusive, plus équitable et plus juste,
  • Donner aux consommatrices et consommateurs un signal de confiance dans un paysage de plus en plus encadré, en s’assurant que ce signal repose sur des pratiques sociales et environnementales crédibles et un système de certification solide.

Pour en savoir plus : Etude sur la notoriété de la marque B Corp 2024

 

B Corp en dates…

L’essor du mouvement s’articule en quatre grandes phases depuis sa création il y a 20 ans :

  • De l’idée à l’infrastructure (2006–2011) : création de B Lab aux États‑Unis par trois entrepreneurs engagés, suivie en 2007 par la mise en place du référentiel B Impact Assessment et la certification des 81 premières entreprises B Corp. En 2010, naît parallèlement le statut juridique de Benefit Corporation dans l’État du Maryland.
  • D’un pays au monde (2011–2016) : le mouvement s’étend en Amérique latine avec Sistema B, en Australie & Aotearoa Nouvelle‑Zélande, puis en Europe, jusqu’à atteindre 37 pays. Au Brésil, Natura devient la première entreprise cotée à être certifiée B Corp, démontrant la capacité du modèle à s’adapter à des cultures, des systèmes juridiques et des économies variés.
  • De la théorie à la pratique (2016–2021) : à la fin des années 2010, des B Corp opèrent dans 70 pays et régions, dont de nouveaux arrivants comme Taïwan ou la Corée. Après la crise du COVID‑19, les demandes de certification augmentent de 38 % , les dirigeant·es cherchant un cadre structurant et une communauté sur laquelle s’appuyer dans l’incertitude.
  • D’un modèle de niche à une nécessité (2021–2026) : alors que les crises environnementales et sociales s’intensifient, l’urgence du modèle B Corp devient évidente. Le mouvement gagne la confiance des consommateurs, des pairs et des dirigeants économiques et commence à transformer cette confiance en action collective structurée.

… et en chiffres

  • Plus de 10 800 B Corp dans le monde, présentes dans plus de 100 pays et plus de 160 secteurs d’activités
  • Plus d’un million de salariés travaillent aujourd’hui au sein d’entreprises B Corp.
  • Le Royaume-Uni compte plus de 2 600 entreprises certifiées, et l’Europe plus de 2 500
  • La communauté française réunit plus de 630 entreprises, de toutes tailles et tous secteurs

 

*GRI (Global Reporting Initiative) est un cadre international de reporting de durabilité. Il fournit des standards permettant aux organisations de communiquer leurs impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) de manière transparente et comparable.
**SBTi (Science Based Targets initiative) est une initiative qui aide les entreprises à définir des objectifs de réduction d​‌’émissions de gaz à effet de serre alignés sur la science climatique, notamment les trajectoires compatibles avec l​‌’Accord de Paris (limitation du réchauffement à 1,5°C ou 2°C).

 

Propos recueillis par Benoît Jullien (Icaal)

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