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Inflation verte : plus dans les comptes que dans les têtes

05/01/2026

La transition écologique a un coût, c’est-à-dire des surcoûts tout au long de la chaîne de création de valeur, qui restent méconnus. Les prix des produits en rayons, plus ou moins directement, s’en trouvent augmentés. Comment objectiver ces surcoûts, et la qualité environnementale des produits ? Tel est l’enjeu de l’étude “Mesure de l’inflation verte” conduite par Rexecode pour l’Ilec. Synthèse, et entretien avec Raphaël Trotignon, directeur du pôle énergie-climat de Rexecode.

Les industriels du secteur PGC voient grandir depuis quelques années confrontés une nouvelle contrainte économique : « l’inflation verte ». Un nouveau risque financier : les surcoûts de la transition écologique. Un nouvel enjeu commercial : associer la grande distribution à la prise en considération de ces surcoûts. Un même défi : assurer la pérennité des entreprises. Le rapport Étude économique sur la mesure de « l’inflation verte » pour la grande consommation, réalisé par Rexecode pour l’Ilec, défriche le sujet et trace des voies. Dont l’emprunt s’impose, à en croire Jean Pisani-Ferry, cité par l’étude [1], car « le débat n’est plus sur l’existence du risque ou du surcoût, mais sur les moyens de le maîtriser et de gérer collectivement cette nouvelle réalité économique ».

Au commencement, une injonction contradictoire ou double contrainte : les industriels sont confrontés aussi bien à la pression sur les prix exercée par les distributeurs, alléguant le pouvoir d’achat de leurs consommateurs, qu’à la nécessité d’une transition écologique qui se traduit par un cadre réglementaire de plus en plus contraignant (lois Agec et Climat) et ses surcoûts « verts » structurels pour la chaîne de création de valeur (décarbonation, agroécologie, biodiversité). Les supporter dans leur intégralité peut être périlleux.

Compilant divers travaux économiques, Rexecode entend « objectiver la notion et la réalité des surcoûts liés à la transition écologique », et les expliquer pour les faire reconnaître. Selon l’OCDE, « le surcoût que nous subissons n’est pas un choc uniforme, mais une transformation dont l’impact est profondément inégal » [2].

Première cause des surcoûts verts, l’amélioration de la qualité environnementale des produits, souvent perçue de manière abstraite par les consommateurs car « immatérielle », mais pourtant réelle. « L’inflation verte n’est pas une hypothèse, c’est le scénario par défaut d’une transition subie. Notre objectif collectif doit donc être de piloter la transition par l’investissement pour minimiser ce coût macroéconomique désormais avéré », souligne une étude de la Banque de France [3].

Le rapport mentionne le fait que « les entreprises s’engagent publiquement, et font de plus en plus de reporting (CSRD) et publient des indicateurs de performance clés (KPIs) sur la réduction des émissions de CO2, consommation d’eau… ». Preuves de leur engagement, la multiplication des labels (bio, HVE…) et certifications (Ecocert…). Leur obtention et leur maintien « représentent des coûts significatifs pour les entreprises ».

La durabilité, valeur immatérielle

Quatre catégories de qualité ressortent : la qualité sanitaire et de formulation (dont les réductions ou suppressions de substances controversées), la qualité environnementale et climatique (réduction de l’empreinte carbone, ressources en eau…), la qualité liée à l’économie circulaire (emballage, réemploi) et la qualité agricole et éthique (agroécologie, biodiversité). « L’enjeu majeur est de rendre cette valeur visible », souligne le rapport. De fait, « le prix facial d’un produit ne capture pas bien le gain de bien-être, plus sain, plus durable, plus éthique, pour le consommateur ». Il convient donc de « ne pas perpétuer l’illusion que ces améliorations n’ont aucun coût et aucune valeur ». Ainsi, au moment de la commercialisation, « il ne s’agit plus de discuter seulement d’un prix, mais de faire connaître la valeur totale du produit ».

Comment exprimer la valeur des spécifications additionnelles des produits ? Il suffit, recommande le rapport, d’« interroger les acheteurs finaux sur le prix qu’ils seraient prêts à payer pour ne pas avoir à renoncer à l’usage du produit ». Les consommateurs, justement, sont-ils, prêts à payer davantage dès lors que bon nombre souhaitent « consommer responsable » comme le souligne le Baromètre de la consommation responsable (GreenFlex, Ademe, Kantar, Opinionway…) ? Les critères qui progressent le plus dans les motivations d’achat sont l’intérêt pour la santé, l’origine France et la durabilité des produits. Il demeure néanmoins un écart entre l’intention et l’acte d’achat.

Comment traduire la valeur immatérielle en valeur économique, reconnue et acceptée ? Fort d’une recension de quatre-vingt-dix articles, Rexecode observe en premier lieu que sur le plan du « cadre macroéconomique », la notion d’inflation verte est reconnue par la littérature économique, entre autres par le rapport de Jean Pisani-Ferry qui met l’accent sur les enjeux liés au climat. L’inflation est alimentée par trois facteurs principaux. La hausse du prix des matières, car la transition est gourmande de certains métaux. La hausse de la tarification carbone, le prix du quota carbone étant passé de moins de 10 € en 2018 à 80 € en 2023. Enfin, l’effet de normes obligeant à produire certains biens de manière plus coûteuse.

Diffusion en cascade sans reflet fidèle dans le prix

S’intéressant en second lieu à la structure et à la diffusion des coûts, Rexecode observe que l’inflation verte « est concrète et peut être objectivée le long des chaînes de valeur » : « Le prix final en rayon n’est pas un point de départ mais le point d’arrivée d’une cascade de répercussions. » Une étude des Presses des Mines évoque une « cascade de répercussions » : « Pour les marques de grande consommation, résume Rexecode, le surcoût final est l​‌’accumulation des chocs transmis par une chaîne de valeur hétérogène » telle que le « partage du fardeau » est « 57 % pour les entreprises, 43 % pour les consommateurs » [4].

En grande consommation, l’industriel est le récepteur en bout de chaîne d’une cascade de surcoûts, et sa capacité de répercussion est « fortement contrainte » en raison de la concurrence sur le marché et de la forte élasticité de la demande des consommateurs. Aussi « le prix final en rayon vu par le consommateur peut ne représenter que très imparfaitement le prix négocié entre le distributeur et le producteur ». Reste que le surcoût final est pour lui une accumulation objective, non un choix stratégique : « Il est la somme composite et traçable de multiples surcoûts diffus qui se sont agrégés à chaque étape de la chaîne de valeur. » Dès lors, l’enjeu est la gestion de ce surcoût, comme le souligne une étude réalisée par Harvard : « La transmission des coûts n’est pas une simple cascade, c’est une cogestion négociée le long de la chaîne de valeur. Chaque maillon, du fabricant au distributeur, peut jouer un rôle qui détermine l’impact final sur le consommateur. » [5]

Enfin, et c’est un aspect crucial de la réflexion à laquelle conduit la recension de Rexecode : « La notion d’inflation verte est hétérogène et ne peut être traitée par des généralités. » Les surcoûts diffèrent selon les secteurs d’activité et les filières, et les défis réglementaires qui leur sont spécifiques, selon des structures de coûts très disparates, sans omettre la taille des entreprises, avec une asymétrie forte entre les PME et les grands groupes, leur exposition à la concurrence internationale, avec un cadre réglementaire susceptible parfois de porter une distorsion de concurrence. Reste qu’une certitude générale traverse la littérature économique compilée par Rexecode : « Le coût de l’action est inférieur au coût de l’inaction. »

La question n’étant plus « faut-il la transition », mais « comment la finance-t-on de manière efficace et équitable », un réglementation intelligente est indispensable, favorisant en particulier des signaux-prix clairs (marché du carbone, fiscalité écologique lisible…), et la reconnaissance de la valeur environnementale des produits et de son coût. Cette reconnaissance passe par le prix, signal économique de cette amélioration. Ici, le soutien des consommateurs est primordial, qui suppose qu’ils perçoivent un effet direct sur leur bien-être. Aussi, « l’information du consommateur sur la réalité de ce qui est demandé aux producteurs, les mécanismes à l’œuvre, le but recherché par les politiques environnementales, et le dialogue constructif qui se noue tout le long de la filière » [6] est indispensable à l’acceptabilité d’une légitime valorisation verte.

Une addition objective des efforts fournis

Comment sensibiliser aux coûts de la transition verte des consommateurs tiraillés entre vouloir et pouvoir d’achat ?

Raphael Trotignon (Rexecode) : Pour les consommateurs, payer un peu plus pour des produits « verts » ne peut être acceptable que s’ils reconnaissent la valeur additionnelle associée, qui peut être très différente selon les composantes considérées (climat, bio, santé, eau, recyclage…). S’ils n’accordent aucune valeur aux bienfaits environnementaux associés, ils ne voudront probablement pas payer plus cher, même peu. La plupart des sondages montrent que les consommateurs sont demandeurs de produits présentant une meilleure qualité environnementale, surtout quand elle procure un bénéfice individuel, par exemple pour la santé, un peu moins quand ce bénéfice est collectif , climatique par exemple. Pour les responsabiliser, il faut sortir de la seule logique du prix le plus bas et expliquer que l’inflation verte est aussi un investissement dans une qualité supérieure, qui peut être rentable à plus long terme puisqu’il évite pour l’avenir d’autres coûts (moindres dépenses de soin, moindre dommages climatiques, qui seront directement ou indirectement payés par les ménages). C’est à cette condition que le consentement à payer pourra progresser.

Comment favoris parmi les acteurs professionnels la négociation et le dialogue ?

R. T. : Pour les producteurs, l’enjeu est de ne pas entrer dans une logique fermée consistant à vouloir à la fois retransmettre l’intégralité des hausses de coûts directs qu’ils subissent et à refuser toute hausse de coûts indirects de la part de leurs propres fournisseurs. Il faut engager un dialogue éclairé sur la base de faits et chiffres objectifs. C’est un travail d’explicitation et de mesure des « coûts verts » qui s’ajoutent le long des chaînes de valeur pour en reconnaître le nécessaire partage équitable. Il faut évidemment en bout de chaîne que le distributeur et les consommateurs acceptent eux aussi de payer un peu plus cher, sinon on aboutit à une dégradation de la situation économique des producteurs.

Il faut armer les équipes commerciales avec la mécanique économique décrite dans l’étude : être capable de tracer et d’expliquer la « cascade de coûts » (énergie, matières, réglementations) qui s’accumule le long de la chaîne de valeur jusqu’au produit fini. Les couts directs des uns sont les coûts indirects des autres, et chaque maillon de la chaîne à ses propres contraintes. Un tel processus d’objectivation conduit à déconstruire l’idée que l’inflation verte serait un prétexte opportuniste pour faire passer des hausse de prix, en s’appuyant sur la réalité incontestable de ces coûts et des relations économiques au sein des filières.

Dans l’enquête qualitative que vous envisagez, qu’attendez-vous des entretiens que vous allez réaliser avec les acteurs de la chaîne de la valeur ?

R. T. : L’étude actuelle a posé un cadre, qui établit la réalité de l’inflation verte au niveau macroéconomique, décrit ses mécanismes et sa complexité, en particulier pour le secteur des produits de consommation. Une seconde phase permettrait de compléter et nourrir ces raisonnements, qui restent encore assez largement abstraits, avec des exemples de terrain, dans une logique d’illustration au niveau « micro ». Chaque filière subit des contraintes réglementaires uniques qui ne peuvent être traitées par des généralités. Nous attendons de cette série d’entretiens qu’ils fournissent des exemples chiffrés et concrets, peut-être en choisissant un produit spécifique, ou en étudiant une dimension commune à plusieurs produits (par exemple les emballages). Le but est d’arriver à des chiffres parlants, à des exemples concrets, plus à même de convaincre dans le débat public ou dans les discussions entre acteurs économiques que des notions générales, même fermement reconnues par la littérature économique.

Peut-on également parler d’une inflation verte chez les distributeurs ? De quelle nature est-elle ? Comment doivent-ils la gérer dans les négociations ?

R. T. : Absolument. Comme les industriels, les distributeurs subissent des coûts opérationnels accrus (logistique décarbonée, reporting, consommation énergétique des magasins…). Ils sont donc partie prenante de la problématique comme les autres, et tout à fait à même de reconnaître les coûts qui s’imposent à leurs fournisseurs, puisqu’ils en subissent eux-mêmes directement. Ils ont en outre un rôle important puisque leur politique de distribution (prix psychologiques, marketing…) détermine aussi le prix que les consommateurs vont finalement voir s’afficher en magasin. Le prix en rayon est l’addition objective des efforts fournis par les producteurs et par les distributeurs, et le reflet d’un fardeau qui doit bien à un moment être partagé.

1. Les Incidences économiques de l​‌’action pour le climat, France Stratégie, 2023.
2. Les Effets conjugués des prix de l’énergie et de la taxe carbone sur la performance économique et environnementale des entreprises françaises du secteur manufacturier, OCDE, 2020.
3. Transition vers la neutralité carbone : quels effets sur la stabilité des prix ? Banque de France, 2023.
4. « La tarification du carbone et ses répercussions », Les Notes de La Fabrique, Presses des Mines, 2022.
5. Markups and Cost Pass-through Along the Supply, Harvard 2025.
6.  “Fighting Climate Change : International Attitudes toward Climate Policies”, American Economic Review, 2025.

Jean Watin-Augouard

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