Entretiens

Inflation verte

“Productivité et éveil des consciences”

16/02/2026

Pour le ministre des PME, du Commerce, de l’Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d’achat, le retour économique de l’investissement vert et les attentes de mieux-disant écologique devraient permettre un équilibre. Entretien avec Serge Papin.

Selon vous, le terme d’« inflation verte » est-il pertinent et correspond-il déjà à une réalité ?

Serge Papin : Le concept peut être utile, à condition de l’aborder avec discernement. Oui, la transition écologique a un coût pour les entreprises, et il est normal qu’une partie de ce coût se retrouve dans les prix. C’est une réalité. Mais soyons vigilants avec les concepts : l’inflation verte ne doit pas être un prétexte pour renoncer à une ambition écologique, ou un argument de vente creux qui justifierait automatiquement des hausses de prix. Ce serait contre-productif et, à terme, néfaste pour la consommation. Notre responsabilité collective, c’est de trouver le bon équilibre. La concurrence joue ici un rôle clé : elle sanctionnera les excès et valorisera les démarches sincères et efficaces.

Certains efforts en faveur de l’environnement peuvent s’avérer rentables : économies d’eau, d’énergie, de matériau d’emballage… D’autres peuvent l’être aussi, surtout au vu du coût potentiel de la non-action. Le but ne serait-il pas de faire en sorte que toute action de transition soit économiquement positive, au moins à terme ?

S. P. : Disons les choses : le coût de l’inaction est largement supérieur au coût de l’action.
La question de la rentabilité est parfois balayée par celle de la nécessité. Mais je crois qu’il faut retourner le raisonnement : dans un monde où l’enjeu environnemental s’impose à tous, l’adaptation au changement climatique devient un avantage concurrentiel. Prendre le leadership sur ces sujets, ce n’est pas un coup d’épée dans l’eau. C’est un pari rationnel, presque un pari de Pascal : ceux qui investissent aujourd’hui seront les plus solides demain. l’État joue aussi sa part en aidant au financement de cette adaptation.

Capacité d’entraînement des grandes entreprises

A contrario, est-il compréhensible que certaines transitions soient différées, voire oubliées, en raison de leur coût ?

S. P. : Ne jouons pas les ayatollahs. Venant de l’entreprise, pour avoir travaillé avec les industriels, je sais que ce sont des choix complexes qui sont coûteux et comportent des risques pour les entreprises qui les font. Mais il y a une question de vision à long terme et de cohérence stratégique. Mon expérience me montre qu’une entreprise engagée est gagnante dans la durée : meilleure image, anticipation des réglementations, investissements moins coûteux que s’ils sont différés, et capacité à entraîner tout un secteur. Surtout pour les grandes entreprises représentées par l’Ilec : l’effet d’entraînement est un point majeur. Je garde en tête la suppression des substances controversées que nous avions menée chez U : ceux qui ont agi tôt ont pris une longueur d’avance.
À la puissance publique de maintenir le bon rythme : avancer sans déstabiliser, mais avancer réellement. Et de reconnaître ceux qui font le job et le font bien !

Comment les politiques publiques – nationale ou européenne – peuvent-elles résoudre les contradictions entre le souhaitable et le possible ?

S. P. : Il n’y a qu’une méthode qui marche : aucune politique publique n’est juste si elle n’est pas discutée avec ceux qui devront l’appliquer. Mais sur le climat et l’environnement, il faut aussi assumer des niveaux d’ambition élevés. J’ai connu les Accords de Paris à leur lancement : l’élan était là. Aujourd’hui, on a tendance à le perdre de vue, surtout avec les coups de boutoirs et de climato-scepticisme de dirigeants comme Donald Trump, alors que la nécessité d’agir est plus que jamais évidente.
C’est pour cela qu’il faut penser ces transitions non pas comme des contraintes, mais comme des opportunités de développer des avantages concurrentiels.

Nécessaire stabilité réglementaire

Quel est alors le rôle de la puissance publique dans ce domaine : laisser-faire, légiférer, subventionner… ?

S. P. : Les trois mon général, de manière cohérente. En matière de subvention, la France s’est dotée de moyens pour aider les entreprises dans cette transition : la loi Industrie verte, le Crédit impôt Recherche, le Crédit Impôt Innovation, France 2030. Ils accompagnent l’innovation et l’investissement. La législation, elle, fixe un cadre et sanctionne les comportements déviants ou les pratiques qui ne peuvent plus être acceptées. Mais cela doit aller de pair avec la mise en valeur des exemples à suivre. Et il faut laisser faire aussi les acteurs : si l’on voit la transition écologique sous l’œil de l’avantage concurrentiel à acquérir, alors les acteurs adopteront par eux même les bons comportements.

La comptabilité environnementale (“Care”)[1] ou les méthodes promues par la directive européenne encadrant les obligations d’information sur la durabilité des entreprises (“CSRD”)[2], dont la simplification en cours est accusée de constituer un recul, sont-elles un moyen de sortir par le haut de ce dilemme ? Ces outils sont-ils adaptés à tous les types d’entreprises, de secteurs, de problématiques ?

S. P. : Oui, à condition d’éviter l’excès. La France a défendu une révision de la CSRD qui conserve l’esprit de la directive sans tomber dans une boulimie procédurale. L’ambition n’est pas le dogme. Ces outils doivent éclairer la décision, pas paralyser l’action. Ils doivent être proportionnés aux réalités des entreprises, des secteurs et des chaînes de valeur. Ça sera ma vigilance.

Si inflation verte il y a, qui doit en supporter le coût, une majeure partie des investissements revenant à l’amont (production, transformation…) ? Comment l’Etat envisage-t-il d’accompagner les entreprises de PGC pour absorber les surcoûts liés à la transition tout en préservant le pouvoir d’achat des ménages ?

S. P. : Ce n’est pas à l’État d’absorber les coûts, mais à lui d’accompagner les entreprises – y compris en matière de subventions, et c’est ce que fait la France. Le débat récent sur les aides aux entreprises a d’ailleurs complètement obturé cette question, et c’était à ce titre problématique. Le rôle de l’État, c’est de maintenir le cap. Le pire serait l’instabilité : changer de règles, changer d’objectifs, envoyer des signaux contradictoires.
La législation donne de la visibilité, et la visibilité permet l’investissement, l’investissement la productivité. C’est ainsi que l’on protège à la fois les entreprises et le pouvoir d’achat.

Valorisation par le score

Les différents projets de scoring peuvent-ils permettre une valorisation venant compenser les coûts engendrés par les transitions ?

S. P. : Oui, j’y crois. Regardez le Nutri-Score : il est devenu un repère majeur pour les consommateurs, non seulement pour comparer des produits entre eux, mais aussi pour distinguer ceux qui jouent le jeu de la transparence et ceux qui ne le font pas.
Un scoring environnemental crédible peut devenir un véritable levier de valorisation.

Comment sensibiliser les consommateurs à la nécessité d’éventuels surcoûts ?

S. P. : Vous voulez mon sentiment profond ? Ce n’est pas au consommateur d’intégrer l’idée de ces surcoûts. Qu’on explique au citoyen le défi que représentent l’adaptation au changement climatique et la transition écologique, que l’on rappelle les investissements qu’ils nécessitent, c’est normal. C’est le commerçant qui parle : s’il entend « surcoût », il entendra « plus cher ». L’équilibre se trouvera entre la productivité grâce à l’investissement tout au long de la chaîne de valeur, qui permettra de contenir les coûts, et l’éveil des consciences, qui favorisera la reconnaissance des avantages concurrentiels écologiques.

La législation doit servir de catalyseur de cette réaction chimique. C’est de l’optimisme fataliste. Car, à ma connaissance, nous n’avons toujours pas trouvé de planète de secours.

1. De “Comprehensive Accounting in Respect of Ecology”.
2. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:32022L2464.

Propos recueillis par Daniel Diot

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