Entretiens

Innovation

Révolution verte pour le plastique

17/03/2022

Pionnière dans le monde, une startup clermontoise a développé les moyens techniques de répondre au défi de la recyclabilité des emballages en plastique, et de passer en phase industrielle. Entretien avec Martin Stephan, directeur général délégué de Carbios.

Pouvez-vous nous présenter Carbios et sa raison d’être ?

Martin Stephan : Carbios est la première et la seule société au monde à développer à échelle industrielle des technologies biologiques pour la fin de vie des plastiques et des fibres. Fondée en 2011 à l’initiative du fonds de capital-risque Truffle Capital, Carbios a été introduite en bourse en 2013 et compte désormais 80 employés. Le siège est à Clermont-Ferrand, ainsi que la majorité de ses employés.

Quelles techniques développez-vous et de quelle manière contribuent-elles à la transition vers une économie circulaire ?

M. S. : Carbios développe des technologies biologiques pour la fin de vie des plastiques et des fibres. Nous utilisons le pouvoir des enzymes, catalyseurs biologiques, pour déconstruire les polymères (plastique ou fibre), et soit récupérer les monomères, éléments constitutifs des polymères, pour un recyclage à l’infini, soit bien rendre le polymère dégradable en condition naturelle (home-compost), soit pour améliorer la compostabilité industrielle de certains produits en plastique.

Nous avons jusqu’à présent développé deux techniques : une de recyclage pour le PET (polyéthylène-téréphtalate), le plastique des bouteilles et le polyester des vêtements, et une de biodégradation pour le PLA, acide polylactique, un biopolymère en très forte croissance.

La production du polyester revisitée

La France est-elle pionnière dans le biorecyclage du PET, se développe-t-il ailleurs dans le monde ?

M. S. : La France est pionnière. À notre connaissance, Carbios est la seule société au monde à avoir développé ces technologies. Depuis que nous avons fait la couverture du magazine scientifique Nature (volume 580, 9 avril 2020), avec un article dans lequel nous avons décrit les travaux qui nous ont permis d’obtenir des enzymes extrêmement efficaces, nous avons bien sûr suscité de l’intérêt dans les laboratoires d’ingénierie enzymatique dans le monde, ce qui est aussi le but de ces publications scientifiques. Nous pensons que ces travaux n’ont pas dépassé le stade du laboratoire.

Quels sont en général les obstacles à l’émergence de ces technologies de rupture ?

M. S. : La conformité vis-à-vis des réglementations et lois en vigueur peut-être un obstacle. En effet, elles ne sont pas forcément adaptées aux nouvelles technologies et peuvent freiner leur développement pour leur mise en conformité.

L’activité de R&D et d’innovation est souvent incertaine et la mise au point d’un nouveau produit, d’un nouveau service, ou d’une nouvelle technologie s’accompagne de la découverte de nouveaux fonctionnements. Carbios par exemple, avec son recyclage enzymatique du PET, redéfinit le processus de production du polyester, industrie qui a plus de soixante-dix ans d’expérience. L’ensemble de la chaîne de production, de la matière première aux produits finis, doit donc s’adapter à cette nouvelle technologie, ce qui, on le comprend aisément, est long et difficile.

Avec les marques, accroître la disponibilité des plastiques recyclés

Travaillez-vous avec des fabricants de marques de produits de grande consommation ?

M. S. : Nous avons choisi, dès le début de notre projet, de nous associer avec des marques prestigieuses de produits de grande consommation afin de cristalliser la demande pour des produits fabriqués avec notre technologie, et avec l’objectif de bénéficier de compétences que nous n’avions pas. C’est ainsi qu’après avoir convaincu L’Oréal de fonder avec nous en 2017 un consortium, nous y avons ensuite accueilli en 2019 Nestlé Waters, PepsiCo et Suntory Beverage & Food Europe. Le but de ce consortium, qui a une durée de quatre ans, est d’accélérer l’arrivée sur le marché de notre technologie, en suscitant des collaborations avec des parties prenantes de la chaîne de valeur des plastiques pour l’emballage, et en permettant à nos partenaires de bien connaître cette technologie.

De quelles manières ces collaborations ont-elles permis d’accélérer votre développement et l’émergence d’innovations ?

M. S. : Ces collaborations nous ont permis de développer un réel partenariat avec ces sociétés de renommée mondiale. Elles nous ont aidés à comprendre davantage les contraintes du marché, les attentes des autorités locales et des consommateurs. Ces collaborations ont participé au déploiement industriel de la technologie développée par Carbios, et ainsi d’accroître la disponibilité des plastiques recyclés de haute qualité, pour accompagner leurs engagements en matière de développement durable.

Réglementations en phase et soutiens publics

Le cadre réglementaire en France, et son évolution récente, est-il favorable au développement de votre activité ou un frein, en raison de l’instabilité juridique qui en découle ?

M. S. : Le cadre réglementaire, dans l’Union européenne et en France est favorable à nos technologies. Les institutions européennes ou françaises tendent à supprimer la pollution plastique (loi Agec de 2020, « relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire ») avec une vision en 2050 de zéro déchet pour la France. Carbios s’inscrit pleinement dans cette démarche d’économie circulaire, avec le recyclage enzymatique permettant le recyclage infini du PET, et dans la vision de zéro déchet avec la biodégradation du PLA.

D’autres réglementations européennes sont en cours de révision pour intégrer davantage le plastique recyclé voire biosourcé dans nos produits textiles ou emballages alimentaires ; ce qui devrait renforcer le besoin de nouvelles techniques comme celles développées par Carbios.

Bénéficiez-vous de soutiens publics ?

M. S. : Oui, nous avons bénéficié de soutiens publics. Le programme de R&D collaboratif, Thanaplast d’un montant d’environ 20 millions d’euros, duquel sont issues nos technologies, a été financé pour moitié par Carbios et pour moitié par ce qui est maintenant BPIFrance.

Nous avons également obtenu un soutien d’un peu plus de 4 millions d’euros de l’Ademe au travers d’un projet « CE-PET ». La Commission européenne nous a également octroyé une subvention de 3 millions dans le cadre du projet “LIFE”.

Enfin, sous réserve de l’approbation de la Commission européenne, l’État français et la Région Grand-Est se sont engagés à soutenir notre projet de construction de la première usine de biorecyclage de PET sur le site d’Indorama à Longlaville (Meurthe-et-Moselle).

Propos recueillis par Antoine Quentin

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