Entretiens

La recette de GS1 pour l’économie circulaire

04/01/2023

Donner aux consommateurs le pouvoir d’être des acteurs engagés de la transition écologique, telle est l’ambition de GS1 inscrite dans sa feuille de route 2023. Entretien avec Didier Veloso, président exécutif, et Paul Bounaud, directeur community engagement, GS1 France.

Pouvez-vous rappeler ce qu’est GS1, sa mission, et l’enjeu de la standardisation dans le contexte français des relations commerciales ?

Didier Veloso : Le cœur de métier de GS1, c’est la donnée produit et plus précisément la donnée produit standardisée. GS1 permet à ses adhérents d’identifier un produit à partir d’un code qui lui est propre et d’un format standard de données. Un produit peut ainsi être identifié de manière unique et non ambiguë tout au long de sa chaîne de valeur, grâce notamment au code-barres que tout le monde connaît. GS1, c’est un peu le langage commun du business.

C’est grâce aux standards d’identification GS1, qui sont ouverts et interopérables, que la donnée produit peut être automatisée, échangée et mise à disposition du plus grand nombre, dans un esprit de bien commun. Car GS1, c’est aussi un espace de collaboration où des groupes de travail réunissant les acteurs d’une filière se forment pour développer des standards qui seront ensuite adoptés par le plus grand nombre. C’est là que repose la mission de GS1, organisation neutre à but non-lucratif : identifier pour échanger, de façon collaborative et inclusive.

Cette mission, GS1 France la poursuit depuis cinquante ans. C’est en 1973 que quelques industriels¹ et distributeurs français, des pionniers au niveau mondial, décidèrent de collaborer pour inventer un langage commun permettant de partager leurs données produits, afin de faciliter et de fluidifier leurs échanges commerciaux. Ils créèrent ainsi le premier standard d’identification produit avec un code à treize chiffres, lisible par le fameux code-barres et « audible » à travers le bip que nous entendons lors du passage en caisse. Cinquante ans : un beau jalon dans la vie d’une entreprise ! Cinquante ans au service de ses adhérents, qui sont 57 000 aujourd’hui en France, dans quinze filières. Cinquante ans aussi au service d’une économie qui, grâce à la donnée produit et aux standards GS1, s’est automatisée entre partenaires commerciaux, a gagné en productivité et s’est largement développée et globalisée. Car GS1, c’est un langage commun au cœur de l’économie mondiale, porté par une fédération de cent seize entités dans cent cinquante pays et deux millions d’entreprises adhérentes. GS1, c’est aujourd’hui six milliards de bips en caisse par jour dans le monde. Je vous laisse imaginer le nombre de bips dans toute la chaîne logistique mondiale !

Comment s’est développé GS1 au cours de ces cinquante années ?

Paul Bounaud : Au fil des ans, GS1 France a étendu son portefeuille de produits et services pour répondre aux besoins de ses adhérents. Nos standards d’identification permettent aujourd’hui d’identifier des produits dans quinze secteurs d’activité en France. Ils permettent aussi d’identifier des lieux, des entités, des personnes, des rôles au sein d’une entreprise, ou encore des documents ou des parcelles de terrain. Nous avons également développé des services pour accompagner nos adhérents dans le déploiement des standards GS1, nous travaillons en étroite collaboration avec des offreurs de solutions, qui gèrent le partage de l’information produit, sur demande des adhérents. Nous mettons également à disposition de tous le registre CodeOnline, qui « enregistre » pour chaque produit mis sur le marché les sept données essentielles, la « carte d’identité du produit » en quelque sorte. Elle peut être vérifiée grâce au service « Verified by GS1 » inclus dans le registre. S’assurer que les règles associées aux standards sont bien respectées est primordial : il en va de la qualité de la donnée qui circule dans toute la chaîne de valeur.

Changement d’ère

Vous avez récemment renouvelé votre nouvelle feuille de route ; pour quelles raisons, quelles lignes voulez-vous faire bouger ?

D. V. : GS1 France doit être en mesure d’accompagner ses adhérents aussi bien sur les enjeux d’aujourd’hui et de demain que sur les enjeux d’hier toujours d’actualité, comme la recherche de l’efficacité opérationnelle. Le contexte, les enjeux et les attentes des parties changent. Ou mieux, ils se transforment. Un consensus de plus en plus large se dessine. Le monde de l’abondance d’hier a laissé place à un monde de la rareté, notamment pour les matières premières, à quoi s’ajoutent la crise climatique, l’insécurité alimentaire et énergétique. La perception du monde dans lequel nous produisons, commerçons et consommons a changé. L’accumulation de déchets, le gaspillage alimentaire ou les produits à durée de vie limitée ne peuvent plus durer. Il faut un modèle économique plus vertueux, économiser nos ressources, produire et consommer de façon plus responsable, être capables de réduire et de recycler nos déchets. Composants et produits finis devront avoir plus d’une vie.

Les consommateurs l’ont bien compris. Ils sont 70 % , toutes tranches d​‌’âges confondues, à attendre que les marques fassent davantage pour les aider à consommer durablement, par l’information produit ou par des offres plus durables. Idem pour les pouvoirs publics : de nombreuses réglementations vont dans ce sens, que ce soit la loi Agec ou la proposition de règlement européen sur le « passeport digital des produits ». Idem enfin pour les sociétés et les investisseurs institutionnels : les premières affichent des objectifs « ESG » (environnement, social, gouvernance) de plus en plus ambitieux, les seconds en font dans leurs investissements des critères de performance.

Donnée produit, nouveau langage universel

Il n’en reste pas moins qu’accroître la part de l’économie « circulaire » dans l’économie mondiale représente un immense défi. : elle n’en représente encore que 10 % , c’est bien trop peu. Un défi immense, car urgent, le temps ne joue pas en notre faveur. Un défi immense, car commun : il faudra travailler ensemble, de façon systémique, donc renforcer la collaboration entre les acteurs, pour trouver des solutions et surtout les « passer à l’échelle ».

Les solutions reposeront forcément sur un nouveau « langage », le langage de l’économie circulaire, dont l’élément essentiel sera la donnée produit. Une donnée qui permettra d’accélérer le tri, le recyclage, le réemploi des matières et des composants, ou l’allongement de la durée de vie des produits à travers de nouvelles propositions de valeur, comme la réparation, la seconde main ou la location. Or sans donnée produit de qualité, bien structurée, bien renseignée, interopérable, ouverte et accessible à tous, y compris aux consommateurs, ces modèles vertueux ne verront pas le jour, ou ne passeront pas à l’échelle. Au risque aussi pour les producteurs de ne plus être conformes aux exigences réglementaires.

Ce sont précisément ces lignes que GS1 France veut faire bouger dans ses écosystèmes. Pour sensibiliser toutes les parties et les engager vers plus de circularité. Pour aider nos adhérents, entre autres, à relever ce défi commun et leur permettre de saisir les opportunités qu’offre la circularité de l’économie. Pour mettre à la disposition de tous notre plateforme de collaboration (qui a fait ses preuves), notre expertise en termes de données produit, pour renforcer l’information produit (notamment auprès des consommateurs) et rendre possibles des modèles d’extraction, de production et de consommation plus vertueux.

Toujours plus d’efficacité opérationnelle

Pour autant, GS1 entend-il renforcer son cœur de métier historique ? Quelles sont vos priorités ?

D. V. : Le cœur de métier historique de GS1 France, celui des pères fondateurs, s’est rapidement étendu, à mesure que se développaient les échanges fournisseurs-clients dans l’ensemble de la chaîne de valeur, l’offre de produits des grande surfaces et les canaux de distribution. Aujourd’hui, notre “core business” inclut les produits de grande consommation, l’agriculture et les produits frais en amont, les cosmétiques, le textile ou le bricolage. Il couvre les besoins du B2C et du B2B, notamment le service à la restauration et, bien sûr, les places de marché. Il comprend enfin le secteur de la santé, éminemment prioritaire pour GS1 : la sécurité des patients est un combat porté par GS1 au niveau mondial depuis de nombreuses années, à travers la traçabilité des médicaments et des dispositifs médicaux.

C’est pourquoi notre priorité stratégique est de renforcer notre “core business” en continuant d’améliorer notre équation de valeur auprès de nos adhérents sur l’ensemble de leurs besoins d’identification (produits, lieux, etc.), de façon à apporter toujours plus d’efficacité opérationnelle dans leurs échanges.

Notre deuxième priorité, c’est de continuer à étendre notre portefeuille de produits et de services à d’autres secteurs, où les enjeux d’identification sont tout aussi critiques, comme le rail ou la construction. Enfin, troisième priorité stratégique : aider nos adhérents à s’emparer avec leurs écosystèmes du défi et des opportunités que représente l’économie circulaire, au rythme des attentes des consommateurs, des engagements pris par les filières et des jalons réglementaires. 2023 est l’année de nos cinquante ans, un beau moment pour célébrer les succès passés mais surtout pour se projeter dans les cinquante années à venir.

Le code pour tous

Et quelle est donc votre feuille de route 2023 ?

P. B. : Nous allons poursuivre nos efforts pour améliorer le parcours de nos adhérents, en particulier avec le développement du registre CodeOnline, qui permet à tous, en ligne et en quelques clics, d’enregistrer et d’obtenir un code d’identification et un code à barres pour tout nouveau produit mis sur le marché. Nous assurerons également le déploiement de l’identification GS1 pour les produits et les entreprises des places de marché, pour soutenir le développement commercial de nos adhérents et les aider à se mettre en conformité avec la réglementation (règlement Digital Service Act”, directive sur la sécurité générale des produits).

Pour accompagner nos adhérents vers l’économie circulaire, nous poursuivrons la standardisation de la donnée produit pour aider à gérer les matières premières et les composants. Nous les accompagnerons ainsi dans la mise en œuvre de la réglementation (lois Agec et Climat) grâce à des règles communes d’identification sur les emballages et les contenants réemployables. Nous accélérerons la mise en place de groupes de travail sur le cycle de vie des produits, afin de développer les données standardisées qui permettront la réparabilité et de soutenir le marché des produits « non neufs » (occasion, reconditionné, seconde main).

Enfin, 2023 va connaître le début d’un changement profond dans le commerce, avec la passage de l’actuel code-barres au « QR-Code GS1 ». Cette migration permettra aux marques qui le voudront d’échanger plus de données produits – date limite de consommation, numéro de lot… Le QR-Code GS1 ouvrira un champ de possibles à tous les acteurs de l’écosystème PGC, à travers des cas d’usage liés à l’information des consommateurs, à la réduction du gaspillage alimentaire, à la traçabilité, etc.

« Désir de circularité »

Vous marchez sur les deux jambes : linéaire et circulaire ? Quand la deuxième primera-t-elle ?

D. V. : Nous veillons à ce que les priorités stratégiques de GS1 France permettent de répondre aux besoins de nos adhérents, quelle que soit leur taille, en économie linéaire ou circulaire. Pour autant, le défi commun des prochaines années sera de leur permettre, à travers la donnée produit standardisée, de parler le langage commun de l’économie circulaire, qui permettra le développement à l’échelle de nouveaux modèles plus responsables et d’une information consommateurs plus riche et plus ciblée. Nos adhérents pourront ainsi nourrir un « désir de circularité » auprès de leurs clients, une autre condition sine qua non pour accélérer la part de circularité dans l’économie mondiale.

Il est difficile de fixer une échéance précise où le circulaire prendra le dessus. Espérons que les efforts des uns et des autres resteront soutenus, dans l’esprit du bien commun. GS1 France met un point d’honneur à travailler avec toutes les parties prenantes nécessaires au développement de nos standards d’identification. Il arrive que les pouvoirs publics s’y associent, et nous les accueillons volontiers au sein de notre plateforme de collaboration.

Nouveaux interlocuteurs en entreprise

Le champ de vos interlocuteurs dans les entreprises s’élargit-il du fait de ces priorités ?

D. V. : Jusqu’à présent, nous avions l’habitude chez GS1 France d’avoir dans nos groupes de travail des interlocuteurs issus principalement du monde de la logistique et des services informatiques. À juste titre, puisque la donnée d’identification produit n’était considérée que comme un langage commun essentiel mais limité à l’automatisation des échanges.

Nous continuerons bien sûr de maintenir et de renforcer la qualité de nos échanges avec ces interlocuteurs historiques. Mais les enjeux de l’économie circulaire changent la donne, tant le produit tel que nous le connaissons aujourd’hui va changer de nature, de vie, tant la règlementation va s’étoffer et tant la relation du consommateur au produit, pour une consommation plus responsable, va changer : les consommateurs attendent des marques, outre des offres plus responsables qu’il faudra développer, une information plus riche sur la composition et sur l’origine des produits, qu’ils pourront trouver tout simplement en scannant le QR code GS1 sur l’emballage.

Autant dire que la donnée produit va devenir un langage que les marques et leurs équipes marketing, innovation, digital, achats ou RSE devront toutes parler. À condition que lesdites équipes et les directions générale s’emparent de ces enjeux, auxquels GS1 France souhaite les sensibiliser. Nous accueillerons ces nouveaux profils avec grand plaisir dans nos groupes de travail.

Outils de transparence

Va-t-on assister à une révolution des données ?

D. V. : Pour les raisons que nous venons d’évoquer – notamment une règlementation accrue vers plus de circularité et un besoin croissant des consommateurs en termes d’information produits et d’offres plus vertueuses –, il faut s’attendre à trois grands bouleversements. Premier bouleversement : le besoin de données produit va considérablement augmenter. Aujourd’hui, quelques dizaines de données suffisent pour qu’un produit puisse être échangé. Demain, il faudra une quantité beaucoup plus importante, pour suivre un produit tout au long de son cycle de vie. Il faudra par exemple renseigner dans le détail l’origine et la nature de tous les composants présents dans ce produit lors de sa commercialisation.

Deuxième bouleversement : la nature des données produit va changer. Elles étaient et sont encore pour beaucoup « statiques » et correspondent globalement à celles présentes sur l’emballage lors de la mise en marché. Vont s’ajouter des données « dynamiques », pour tenir compte du cycle de vie. Pour un téléphone mobile, par exemple, il faudra connaître les réparations auxquelles il aura été soumis, qui les a réalisées, les modifications apportées, etc.

Troisième bouleversement : la donnée produit devra être de plus en plus transparente, fiable et accessible à tous, car plusieurs parties prenantes y auront accès. Aujourd’hui, grâce au QR code GS1, une marque peut déjà informer ses consommateurs en temps réel. Demain, dans le cadre du Green Deal européen, est prévue la création d’un « passeport digital » dans les secteurs du textile, de l’électronique, des batteries industrielles et de la construction, qui devra contenir toutes les données pertinentes d’un produit tout au long de son cycle de vie, pour favoriser sa circularité (réparation, recyclage ou réemploi). Toutes les parties prenantes seront ainsi informées en temps réel et selon leurs besoins. Ces bouleversements sont déjà là. C’est un enjeu majeur pour les marques et pour tous les metteurs en marché.

Vos filières en grande consommation réunissent-elles les principaux acteurs du marché ?

P. B. : De manière générale, il n’y a pas de grands absents. Nous agissons en coordination avec les fédérations pour mobiliser les parties prenantes ciblées par les communautés d’acteurs qu’il est utile d’associer aux travaux. Des experts peuvent intervenir, comme les pouvoirs publics par exemple sur la facturation électronique, pour apporter des réponses à tous les acteurs, entreprises et fédérations.

Fiche produit revue “Agec”

La loi Agec prévoit de nouvelles obligations de publication en matière de consignes de tri et des attributs QCE (qualités et caractéristiques environnementales). Quelles sont les dispositions de GS1 en la matière ?

P. B. : La loi Agec fait l’objet d’une collaboration active au sein de GS1 France. Nous souhaitons aider les entreprises à s’y conformer au plus tôt de façon standardisée. La priorité concerne les attributs QCE, qui entrent en vigueur le 1er janvier 2023. Les travaux de standardisation portent sur la compostabilité de l’emballage, l’incorporation de matières recyclées, le réemploi, la recyclabilité. Cela permet à nos adhérents d’évoluer concrètement vers l’économie circulaire. GS1 a travaillé cinquante ans sur les descriptions des contenus, la composition des produits. Nous passons maintenant à celle des contenants. La réponse de GS1 va venir avec le standard de fiche-produit à compter du 1er février prochain.

Comment vous positionnez vous vis-à-vis des initiatives de bases de données telles que Numalim ?

P. B. : Chez GS1 France, nous respectons un principe de neutralité. Nous ne mettons pas en avant un offreur de solutions plus qu’un autre. Cela dit, Numalim fait partie de notre communauté « GS1 Partenaires » et jouit d’un positionnement et d’un statut particulier, car il est né de la volonté stratégique de nos adhérents et de certaines fédérations dans le domaine agroalimentaire. Le registre Numalim réunira plus de cent cinquante données produits d’ici fin 2024. Le registre CodeOnline GS1, qui permet d’enregistrer la carte d’identité des produits mis sur le marché (sur la base de sept données produits essentielles), alimentera le registre Numalim.

Qu’attendez-vous des marques de grande consommation et plus particulièrement de l’Ilec ?

D. V. : Accélérer l’économie circulaire, c’est l’affaire de tous, y compris, bien sûr, des marques. Car créer le « désir de circularité » chez le consommateur – à travers une information produit pertinente ou à travers des offres ou des modèles de consommation plus vertueux – doit être au cœur des préoccupations des marques. À elles de s’emparer des enjeux de la donnée produit, de maîtriser le langage commun de l’économie circulaire, pour en saisir toutes les opportunités. Songez à l’information produit et à l’expérience consommateur qu’un QR code GS1 peut déjà offrir sur un emballage : tous les avantages du code-barres et ceux du monde infini du Web ! Songez aux nouvelles propositions de valeur que la donnée produit, démultipliée, apportera – autant de façons de nourrir la pérennité des marques. C’est grâce à des modèles de consommation plus vertueux et à l’information fournie par les marques que nous pourrons donner aux consommateurs le pouvoir – et la responsabilité – d’être les acteurs de l’économie circulaire.

1. Industriels membres de l’Ilec, où ont été décidés les premiers groupes de travail sur le sujet, cf. Bulletin de l’Ilec n° 403, septembre 2009 (NDLR).

Propos recueillis par Jean Watin-Augouard

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