“L’inflation verte peut être pilotée”
16/02/2026
Nous constatons déjà des exemples d’augmentations de prix liées à la transition environnementale. C’est le cas avec les différentes taxes sur le carbone, dont certaines ont un effet direct sur la facture des consommateurs, alors que d’autres sont moins directement perceptibles. Les entreprises, soumises à la tarification carbone depuis les années 2000, se sont déjà familiarisées à cet enjeu. Dans le secteur des PGC, il faut toutefois remettre les choses en perspective. La transition environnementale n’est pas le principal responsable de l’inflation observée ces dernières années. Celle-ci a été d’abord causée par le renchérissement de l’énergie fossile et des intrants agricoles, lié aux crises géopolitiques. Selon l’IGF¹ et l’OFPM², ces deux facteurs expliquaient près de 90 % de la dynamique des prix agricoles et 70 % des coûts industriels en 2022. Il faut donc faire attention quand on parle d’inflation verte : la transition environnementale va bien sûr générer des coûts, mais de manière beaucoup plus progressive et plus incrémentale que l’inflation générale, qui est marquée par des pics extrêmes, imprévisibles et non maîtrisables. Enfin, l’augmentation des dépenses liées à la transition sera très variable d’un secteur à l’autre, nécessitant un suivi attentif et différencié.
Investissements payants
Rappelons d’abord que face aux risques écologiques la non-action a un coût collectif important. Un certain nombre d’études indiquent qu’elle coûterait plus cher que l’action (non-atténuation des crises, inadaptation des activités) et aurait des conséquences délétères à long terme : plus nous attendons, plus cela peut coûter cher. Selon la Banque de France et le réseau NGFS, en France un scénario de statu quo ferait perdre 11,4 points de PIB d’ici à 2050, tandis que pour la Cour des comptes chaque euro investi permettrait d’économiser jusqu’à 3 euros de dommages.
Les entreprises de PGC, en particulier les agroalimentaires, doivent agir dans plusieurs dimensions : efficacité énergétique, décarbonation, gestion de l’eau, économie circulaire, biodiversité, empreinte de l’amont agricole… Toutes ces dimensions ne présentent pas des perspectives identiques de retour sur investissement. L’efficacité énergétique et la décarbonation, par exemple, offrent un retour sur investissement, plus ou moins rapide, en particulier pour les entreprises soumises au systèmes d’échange de quotas d’émissions de l’UE comme celles de la première transformation agricole : toute opération de décarbonation réduit le montant de quotas carbone payé chaque année.
Si l’on prend l’économie circulaire, les défis sont plus variés, plus complexes. Les filières PGC consomment par nature beaucoup d’emballages, ce qui nécessite une réorganisation profonde de l’écosystème : développement de filières de recyclage ou de réemploi, pédagogie auprès des consommateurs, nouvelles lignes de conditionnement, innovation dans les matériaux... Ces investissements sont importants et les filières de valorisation doivent encore trouver leur équilibre. En tout état de cause, il est encourageant de constater que les objectifs d’économie circulaire ont favorisé l’émergence d’innovations majeures développées de manière très proactive par les entreprises (utilisation de plastique recyclé, nouvelles matières, consignes, allègement…).
Diversité des aides d’État à la transition
Le ministère de l’Économie et la DGE abordent cette problématique à trois niveaux. D’abord, nous accompagnons concrètement les entreprises dans leur transition avec des dispositifs de soutien financier : France Relance, puis France 2030, qui représente plus de 50 Md€ de dépenses uniquement destinés à l’innovation, à la transition et à la compétitivité. Ensuite, nous travaillons sur un cadre réglementaire à la fois ambitieux et réaliste, en dialogue constant avec les filières, pour identifier les points de friction et adapter les modalités de mise en œuvre lorsque c’est nécessaire, sans renoncer aux objectifs. Enfin, nous veillons à la compétitivité de nos entreprises face à la concurrence internationale. C’est l’enjeu des discussions sur la préférence européenne et plus généralement sur l’équité entre nos entreprises et celles qui importent en France : éviter que nos entreprises soient pénalisées pour leurs efforts.
Des dispositifs complémentaires ont été mis en place pour aider les entreprises dans ces transitions. France 2030, doté de 54 milliards d’euros, mobilise des moyens considérables pour soutenir l’innovation et la transformation industrielle. Plusieurs appels à projets visent la décarbonation industrielle (Décarb Ind, Décarb Flash, BCIAT), le fond chaleur et les certificats d’économie d’énergie les complètent. Ont également été mis en place des crédits d’impôt ciblés, comme le crédit d’impôt pour l’industrie verte (C3IV), pour soutenir les investissements verts dans l’industrie, et bien d’autres dispositifs.
Pour le secteur agroalimentaire nous avons développé un ensemble d’outils qui visent à soutenir la transformation du modèle productif en lien avec l’amont agricole. L’appel à projets « Résilience et Capacités agroalimentaires 2030 » vise à renforcer la résilience du système alimentaire français en soutenant des projets structurants pour les filières agroalimentaires. Le fonds Industries agroalimentaires (fonds I2A) a également été lancé avec une contribution de l’État de 200 millions d’euros. Il vise notamment à créer un nouveau fonds d’une taille cible de 500 M€ pour investir dans les entreprises agroalimentaires françaises en fonds propres, en capital-développement, capital-transmission, et en consolidation, dans leurs projets de modernisation et de transition écologique. C’est un dispositif inédit qui entérine une nouvelle forme de soutien public pour cette filière, avec une logique gagnant-gagnant pour l’Etat et les entreprises. Enfin, le dispositif Praam (Prise de risque amont aval et Massification) accompagne la réduction de l’usage des produits phytopharmaceutiques dans les exploitations agricoles.
Travaux européens sur le coût de la transition agricole
Il existe d’autres dispositifs mais ces trois outils sont très représentatifs de notre action, car ils ambitionnent de couvrir à la fois les défis de la transition écologique et de la compétitivité. L’objectif de ce soutien est que chaque entreprise, quelle que soit sa taille, trouve les moyens d’avancer dans sa transition sans compromettre sa rentabilité.
Enfin, la transition ne requiert pas toujours ou pas uniquement un soutien public financier, loin de là. Bien d’autres actions peuvent être menées pour soutenir les entreprises. Le Plan eau, en particulier son volet réglementaire, constitue un bel exemple de collaboration fructueuse entre l’État et les entreprises pour élargir leurs ambitions sur les projets de sobriété hydrique. Les décrets « REUT » ont levé des verrous réglementaires en autorisant la réutilisation de certaines eaux recyclées dans le processus industriel. Nous pouvons également évoquer le chantier de l’affichage environnemental alimentaire (volontaire), qui après l’affichage environnemental textile vise à mieux informer le consommateur sur l’empreinte environnementale des denrées grâce à un score calculable en ligne. Cette initiative peut être une occasion de capitaliser sur les avantages concurrentiels de la France en matière de transition, du point de vue par exemple de son mix énergétique décarboné, en particulier pour le volet transformation.
Enfin, une des actions primordiales pour favoriser la transition est l’équité entre la production nationale et les produits importés sur le territoire national. La France est pionnière et motrice sur la transition, la qualité nutritionnelle, la durabilité, que ce soit dans les conditions de production, de culture et d’élevage. Revenir en arrière et dégrader cette caractéristique précieuse serait dommageable. Néanmoins, la réciprocité doit davantage devenir la norme, c’est une conviction qui anime les services de l’État quelles que soient les filières concernées.
Nécessaire partage des coûts
Ce sujet intéresse toutes les strates de notre société : entreprises, consommateurs, État. Des travaux se tiennent actuellement au niveau européen pour déterminer comment piloter le coût de la transition agricole (signal prix carbone sur les émissions agricoles, cadre réglementaire pour la certification du carbone aux frontières…), qui a de fortes retombées pour les acteurs agroalimentaires. L’enjeu est de trouver des solutions de financement de la transition partagées et acceptables pour tous. Au niveau français, les administrations s’organisent pour identifier les actions clés favorisant la transition, et le partage des coûts est au cœur de ces réflexions. Un consensus émerge : un partage entre les acteurs est nécessaire.
Une première source de financement importante réside dans les partenariats au sein des filières. Des acteurs complémentaires peuvent mutualiser des investissements structurants, par exemple pour développer des infrastructures de recyclage, optimiser la gestion de l’eau ou moderniser les outils de production. Il y a aussi les banques et les assurances qui doivent s’engager pleinement. Les banques proposent des prêts verts à taux bonifiés et intègrent de plus en plus de critères RSE dans leurs décisions de financement. Les assurances peuvent moduler leurs primes en fonction des efforts environnementaux des entreprises. Ces acteurs financiers progressent, mais il y a encore du chemin à parcourir pour que leur soutien soit à la hauteur des enjeux de transition. Les fonds d’investissement spécialisés dans la transition environnementale ont aussi un rôle crucial : les fonds voués au secteur agroalimentaire sont encore trop peu nombreux, c’est pourquoi nous avons lancé i2A.
Savoir vanter les investissements pour la transition
Enfin, les consommateurs doivent aussi participer à la transition. Pour cela, il est nécessaire de leur transmettre les bonnes informations et de valoriser les produits les plus vertueux. La labellisation de certains produits, comme les « bio », un peu plus chers, permet de diversifier l’offre. Répercuter le coût n’est toutefois pas toujours évident, que ce soit vers le distributeur ou vers le consommateur : les tensions dans la chaîne de valeur sont connues. Plus l’effet en termes de prix final est contenu, plus c’est envisageable. Pour que le consommateur l’accepte, il faut aussi qu’il comprenne pourquoi il paie plus cher : valoriser les investissements pour la transition à travers une communication lisible est indispensable.
De ce fait, une revalorisation de l’offre est non seulement possible d’un point de vue social mais également souhaitable d’un point de vue industriel, si les surcoûts ne compromettent l’accessibilité des produits du quotidien indispensables aux consommateurs C’est là un équilibre délicat mais essentiel. L’enjeu est que les consommateurs contribuent davantage à des surcoûts choisis plutôt qu’à une inflation subie et volatile. Financer la transition et renforcer notre autonomie stratégique est préférable à subir l’inflation générale créée par les crises.
Prévoir les transitions de chacun
Pour conclure, l’inflation reste un sujet central, car le pouvoir d’achat figure parmi les priorités de l’État. Le soutien à la compétitivité des entreprises est une autre priorité, car il faut préserver et renforcer notre souveraineté industrielle. L’articulation entre la lutte contre l’inflation et la transition ne doit pas être vécue comme une contradiction. Elle doit nous pousser à connaître et à prendre en compte la situation des acteurs économiques concernés. Quel sont leur contexte, leurs objectifs, leurs difficultés mais aussi les leviers dont ils disposent et qu’ils peuvent activer pour planifier leur avenir ? Il faut prévoir avec discernement les transitions de chacun des protagonistes et les engager dès à présent pour piloter le coût de la transition.
Ce coût de la transition s’apprécie différemment d’une filière à l’autre, d’un acteur à l’autre, d’un produit à l’autre. L’inflation que nous avons connue ces dernières années a été induite par une explosion du coût des intrants carbonés dans un contexte géopolitique instable. L’inflation « verte » ne peut pas être écartée, mais elle peut être davantage anticipée et pilotée. Enfin, dans le secteur agroalimentaire, le principe de marche avant du prix dans les négociations commerciales est au cœur du système Égalim, qui a été mis en place pour encadrer le passage des coûts de production vers la distribution et in fine vers les consommateurs. C’est un système et en tout état de cause un objectif clé, a fortiori pour les PME. Certains acteurs demandent des évolutions du cadre, la question sera étudiée par l’État comme elle l’est régulièrement, en concertation avec les filières.