Bulletins de l'Ilec

Éditorial

Choix de société

le 27/05/2019

Évoquer des enjeux sociaux du commerce, c’est depuis longtemps, en France, parler emploi:  la commotion de la boutique dans les années soixante avec la fulgurante conquête des marchés par la grande distribution, puis la lancinante question de l’hypothétique équivalence des emplois que celle-ci aura au fil du temps détruits et créés. L’essor depuis dix ans du commerce en ligne a revisité la dramaturgie, apparemment pas l’argument principal de la pièce, et voilà rouverte sur ce terrain la bataille indécise des externalités; avec cent cinquante mille emplois directs et indirects concourant à des ventes en ligne à hauteur de 90 milliards d’euros1, il y a de quoi l’alimenter. D’un côté, trois grandes enseignes « physiques » annoncent le même mois des ventes de magasins ou des fermetures de sites; de l’autre, assure la Fevad, « l’optimisme des e-commerçants se traduira à nouveau cette année par un nombre important de recrutements ».

Sans l’ignorer, le présent Bulletin et le suivant n’y réduiront pourtant pas les « enjeux sociaux » de la digitalisation du commerce, tant il apparaît que l’argument s’est compliqué d’intrigues secondaires, dont certaines lui disputent de plus en plus l’intérêt du public : la vitalité des territoires, la vacance commerciale des petits centres urbains, la laideur des entrées de villes, la dépendance du public à l’automobile, celle de grands acteurs à la rente foncière, l’artificialisation des sols (le tribut de la biodiversité aux ronds-points…), et d’autres auxquelles s’ajoutent désormais l’impact carbone du dernier kilomètre, l’appropriation des données personnelles et commerciales, la dépendance économique de PME à de grandes plateformes, ou leur exposition à des pratiques commerciales destructrices de valeur dont ont à souffrir les grandes marques comme les petites.

Les enjeux se superposent; les attentes sont parfois contradictoires, comme pour les produits périssables le « locavorisme » des consommateurs et leur quête d’exotisme, comme l’inquiétude touchant l’ubérisation du travail et le standard de la livraison gratuite. Exemples parmi d’autres. Il est beaucoup question de la reconquête des centres-villes ; va-t-elle se faire à grand renfort de points de retrait automatisés et de boutiques sans personnel ? « Aller vers le consommateur » plutôt que le faire venir dans les temples périphériques de la consommation, oui, mais combien d’entre eux résident en centre-ville? On s’émerveillait de bâtir les villes à la campagne, il s’agit maintenant d’introduire de l’urbanité dans les non-villes ; un enjeu social qui ne regarde pas que le commerce mais pourrait bien selon certains observateurs contribuer à son renouveau et à sa bonne fortune. Revaloriser les marchés de l’amont à l’aval, et les métiers avec. Moins, mais mieux… La direction imprimée il y a deux ans par les États généraux de l’alimentation a dans le commerce de naturels prolongements. Les marques en sont également les acteurs.

1. Selon la Fevad.

François Ehrard

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