Bulletins de l'Ilec

Plus que tout sous le même toit

le 30/06/2019

Allotir des produits locaux avec des produits de grandes marques : une façon d’inventer la « réconciliation territoriale » par la consommation de tous les jours. Entretien avec Jean-Pierre Marty, fondateur d’O’Toit (1)

La plateforme O’Toit a ouvert l’année dernière son premier point de retrait à Bergerac, une des deux cents villes retenues dans le programme gouvernemental « Cœur de ville ». En quoi votre modèle de drive peut-il contribuer à la revitalisation des centres urbains ?

Jean-Pierre Marty : Notre modèle donne aux consommateurs accès à leur marché traditionnel ainsi qu’à leur centre-ville au quotidien, comme aux produits de grandes marques, avec la commodité de récupérer toutes leurs courses (d’origine locale et de grandes marques) en un seul point de retrait situé dans un lieu stratégique des villes (un « Toit »). Avec lui, les commerçants, artisans et producteurs de centre-ville disposent d’une visibilité supplémentaire à celle que leur donne leur vitrine.

O’Toit est rapide et pratique comme un drive, mais il permet de manger et de consommer mieux tout en privilégiant les circuits courts et les producteurs ou artisans locaux. En faisant leurs courses chez O’Toit, les consommateurs luttent aussi contre le gaspillage alimentaire, car une certaine catégorie de produits n’est disponible qu’en précommande.

Avec O’Toit, les offres de produits seront similaires dans de petits ou de grands centres urbains. O’Toit peut permettre à de petits centres de recouvrer de la dynamique commerciale, en se dotant des mêmes outils que de grands centres urbains (informatique, logistique, point de retrait…). Pas de distinction de taille, mais plutôt une approche équitable.

Vos points de retrait se veulent aussi des « tiers lieux» : ambitionnez-vous de recréer les lieux de sociabilité qu’étaient les épiceries ou bistros de village ?

J.-P. M. : Notre ambition est de recréer des lieux de retrait et de commodité, mais pas seulement : en effet, nous voulons recréer du lien entre les acteurs industriels et locaux et leurs clients, en cultivant les centres d’intérêt communs à cette chalandise, qui deviendront un socle sur lequel toutes sortes de projets et formes de lien social peuvent s’imaginer, notamment ceux dont ont été porteurs les endroits que vous évoquez.

Une communauté de consommateurs ancrée dans un territoire grâce à un modèle d’e-commerce, c’est un réseau social seulement local, ou articulable à de grands réseaux sociaux comme Facebook ?

J.-P. M. : Les centres d’intérêt peuvent être partagés sur les réseaux sociaux de tous types, y compris Facebook,  et susciter des échanges entre les membres. Chez O’Toit, nous avons imaginé des communautés de « lucioles » ayant pour objectif d’éclairer les territoires. Ces lucioles, ce sont les consommateurs et utilisateurs de notre plateforme.

Il s’agit de favoriser les échanges pouvant amener des solutions concrètes à des questions en lien plus ou moins direct avec la consommation sur le territoire, ou de réfléchir à des sujets d’intérêt plus global, comme l’avenir des modèles économiques. Par exemple, nous pensons qu’une question ne va plus cesser de gagner en importance : est-ce que nos modèles industriels peuvent demeurer encore longtemps fondés sur la seule considération du produit ? C’est pour nous une réflexion de fond à mener, pour les générations à venir.

Comment des plateformes peuvent-elles devenir productrices de lien social, être des réseaux virtuels mais ancrés dans les territoires ?

J.-P. M. : Le phygital organisé est pour nous la réponse adaptée aux enjeux de demain. La solution est de recréer autour des lieux de vie les conditions et les outils nécessaires aux solutions pratiques, commerçantes ou e-commerçantes. Ce peut être par exemple la cohabitation, l’organisation et la mise en œuvre commune entre une huile d’olive industrielle, un fromage frais d’une ferme locale, une salade de producteur, associés dans une même offre. C’est la réconciliation territoriale.

Votre modèle est-il particulièrement adapté à une évolution de l’offre de marque de PGC vers moins voire vers pas (cf. Loop)2 d’emballages jetables ?

J.-P. M. : Le fait pour un produit d’être en vente sur une place de marché en ligne peut réduire l’impact des exigences de son visuel, car ces exigences sont moindres. Cela porte moins au gaspillage lié au suremballage, qui n’est souvent que du marketing et qui pourrait n’être autorisé que pour des produits qui ne sont visibles qu’en frontal – on pourrait imaginer un produit factice marketé et le reste de l’étagère ne comporterait que les mentions obligatoires…

Un distributeur peut-il être rentable sans négocier les prix ?

J.-P. M. : Tout à fait. Notre constat est qu’il peut s’en tenir à utiliser les outils et les services autour du produit et à les facturer, car il répond avec eux à des problèmes complexes mais qui ont du sens. La problématique, pour les distributeurs classiques et historiques, est leur image. Elle ne suscite pas chez les acteurs locaux, sur leur territoire, celui du magasin et des habitants et consommateurs, l’envie d’utiliser des outils communs en logistique, des outils de trade-marketing, des points de retrait (drive)… D’où l’intérêt d’un modèle comme O’Toit, qui rassemble tout le monde, tout en étant dissocié, de par son rôle d’intégrateur, qui n’est pas celui d’un distributeur. Dans la consommation du quotidien, la réconciliation territoriale passe par l’organisation de l’allotissement des produits locaux avec des produits de grande consommation et de grande diffusion. Nous faisons d’ailleurs le même constat pour bien des établissements publics ou privés, qui auraient grand intérêt à des solutions communes.

1.https://o-toit.fr.
2.https://maboutiqueloop.fr.

Propos recueillis par F. E.

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