Entretiens

Tangibles et peu comprises transitions agricoles

19/01/2026

En haut de la chaîne, la valorisation des démarches de décarbonation, ou de préservation des sols et de la biodiversité, est un parcours d’obstacles en plus d’un surcoût initial. Entretien avec Diane Masure, agricultrice.

Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre exploitation ?

Diane Masure : J’ai une exploitation de 115 hectares en grandes cultures, dans le sud de l’Aube, sur des sols argilo-calcaires superficiels, à potentiel de production moyen. J’ai repris la ferme il y a treize ans. J’y cultive du blé, un peu de colza, mais aussi des semences (graminées et légumineuses comme la vesce ou la luzerne), des lentilles, pois chiches ou pois, ainsi que du chanvre. Je pratique l’agriculture de conservation des sols depuis la reprise de l’exploitation. J’en ai été convaincue dès le départ, par ma formation d’ingénieure agronome, et encore davantage par les résultats observés concrètement dans ma ferme, tant sous l’aspect économique que sous l’aspect agronomique.

Comment voyez-vous l’évolution de votre exploitation, les investissements réalisés et à venir ?

D. M. : Je m’inscris pleinement dans l’agriculture de conservation des sols (ACS) telle que définie par la FAO : un sol couvert en permanence par une succession de cultures récoltées et d’intercultures laissées au sol, l’absence de travail du sol, et la recherche d’une grande diversité d’espèces. Ce système me permet d’améliorer la fertilité de mes sols, par l’augmentation de la matière organique, de la vie biologique et de la biodiversité ; de renforcer la résilience de l’exploitation face au changement climatique, par une meilleure rétention de l’eau, moins d’évapotranspiration, des parcelles plus accessibles après les pluies, une biodiversité adaptée ; et de diminuer mes charges pour un rendement équivalent.

Je souhaite poursuivre dans cette voie, en améliorant notamment la maîtrise des adventices, sachant que j’évite le travail du sol comme moyen de désherbage. Les investissements à venir seront limités : essentiellement le renouvellement des tracteurs. Le matériel nécessaire au système est déjà en place : semoir, pulvérisateur, broyeur, moissonneuse.

Labels : bonnes idées mais désordre inefficient

Quelles sont les contraintes ou surcoûts que vous subissez du fait des exigences ou de la réglementation environnementales ?

D. M. : Aujourd’hui, le principal problème est le manque de cohérence et d’uniformité des labels. Certaines exigences deviennent même contre-productives. Le label HVE était une bonne idée à l’origine, mais conçu surtout pour la viticulture et insuffisamment promu et adapté aux grandes cultures. Bien que mon exploitation soit certifiée HVE, je ne valorise aucun produit avec ce label.

J’ai produit du blé sous de nombreux cahiers des charges : CRC, Label Rouge, Harrys, LU, nutrition infantile (“babyfood”)… Ce sont des référentiels intéressants et bien construits, mais souvent déconnectés de la réalité du terrain. Surtout, la multiplication des contrôles, audits et documents à fournir pour chaque contrat est épuisante. À un moment, la charge administrative dépasse le bénéfice économique, ce qui m’a conduite à renoncer à ces labels, même si mes pratiques restent conformes à leurs exigences.

Mon exploitation est également engagée dans le Label bas carbone grandes cultures du ministère de la Transition écologique [1]. Pour éviter le double comptage des crédits carbone, je ne peux donc pas contractualiser avec certaines filières bas carbone.

Enfin, depuis 2019 l’Association pour la promotion d’une agriculture durable (Apad) a créé un label spécifique à l’agriculture de conservation des sols[2]. Malgré des critères souvent équivalents à ceux des filières existantes, ce label reste très difficile à valoriser économiquement.

À cela s’ajoutent : un excès de normes qui freinent l’innovation et maintiennent l’agriculture dans des cadres pensés pour des systèmes anciens ; une accumulation de taxes (produits phytosanitaires, azote…) ; une charge mentale permanente liée à la peur de l’erreur administrative ; un temps de production perdu consacré à la gestion administrative.

Plus vertueux et plus rentable…

Redoutez-vous un effet négatif de vos pratiques de réduction de l’empreinte environnementale sur votre productivité à court terme ? En espérez-vous un effet positif sur votre productivité à terme ?

D. M. : Il peut y avoir une légère baisse de rendement dans les premières années de transition. En revanche, il y a une stabilisation des rendements sur le long terme, avec beaucoup moins de variations lors des années climatiquement difficiles ou exceptionnellement favorables. Surtout, à rendement équivalent le mode d’exploitation plus vertueux est plus rentable : il consomme moins de matériel, moins de carburant, moins d’azote, et libère du temps de travail.

Disposez-vous d’un accompagnement technique ou financier suffisant pour investir dans la transition écologique ? Si oui de qui?

D. M. : Lorsque j’ai commencé en ACS en 2012, j’ai eu la chance de pouvoir m’appuyer sur un voisin déjà engagé dans ces pratiques. Très rapidement, un groupe d’une quinzaine d’agriculteurs s’est structuré avec l’appui de la chambre d’agriculture. Mon adhésion à l’Apad m’a ensuite permis d’approfondir les aspects techniques, de bénéficier de formations, et de m’impliquer dans la promotion de l’ACS auprès des institutions et du grand public.

Il serait favorable de financer les cinq premières années de transition, le temps pour l’agriculteur de maîtriser les techniques et d’en observer les bénéfices. Le Label bas carbone aurait pu être un levier pertinent, mais trop peu d’entreprises s’engagent aujourd’hui dans l’achat de crédits carbone agricoles [3].

L’accompagnement technique reste également limité par le manque de recul scientifique : les techniciens apprennent encore beaucoup aux côtés des agriculteurs, faute d’investissements suffisants en recherche par le passé.

… mais en mal de reconnaissance

Comment percevez-vous la répartition de la valeur ajoutée et des surcoûts le long de la chaîne, jusqu’au consommateur final ?

D. M. : Dans un contexte où les consommateurs seraient prêts à payer davantage pour des produits issus de filières durables, on pourrait imaginer une répartition des surcoûts de la transition tout au long de la chaîne de valeur. Cependant, l’exemple des produits issus de l’agriculture biologique montre bien la difficulté de vendre plus cher aux consommateurs. Cette tendance devrait donc également concerner les produits issus de l’agriculture de conservation des sols.

Il faut donc trouver d’autres solutions pour financer la transition. L’idéal serait de soutenir directement le modèle de production, au travers d’un paiement pour services rendus [4], organisé à l’échelle de l’exploitation. Certains acheteurs ont mis en place des programmes rémunérant la réduction des émissions de carbone des productions agricoles, sous forme de primes, indexées sur la tonne de matière première achetée. Cependant, ces dispositifs ne compensent qu’en partie les investissements réalisés par les agriculteurs, et sont donc peu incitatifs. De plus, chaque acheteur propose son propre programme, spécifique à chaque filière, ce qui complique la gestion pour les exploitants.

Le Label bas carbone, lui, permet en principe de valoriser la décarbonation de l’ensemble de l’exploitation par la vente de crédits carbone. Encore faut-il trouver un acheteur, et obtenir un prix suffisant, ce qui ne va pas de soi. Or les deux dispositifs — primes privées et crédits carbone — ne sont pas cumulables, par souci d’éviter la double comptabilisation du carbone.

Dans tous les cas, un financement des surcoûts à l’échelle de l’exploitation serait l’option la plus efficace pour les agriculteurs. Le paiement pour services environnementaux rendus (préservation de l’eau, de la biodiversité, des sols, stockage du carbone, lutte contre l’érosion…) peut être assuré par des acteurs privés comme par des acteurs publics. Mais on ne peut vraiment bien juger de ces services qu’à la maille locale d’une exploitation, « biodiverse » car concernée par plusieurs filières, pas à celle d’une filière considérée toute seule (« le blé »…).

Achats de crédit carbone

Quelles attentes avez-vous vis-à-vis des industriels et des distributeurs pour mieux valoriser vos efforts environnementaux ?

D. M. : Avant tout, une reconnaissance réelle des agriculteurs comme experts de terrain, et une rémunération des bénéfices environnementaux générés par leurs pratiques. Les agriculteurs ne sont pas de simples supports de communication. La reconnaissance doit être concrète : respect des personnes et valorisation économique réelle de leurs apports. Cela passe par l’achat de crédits carbone – qui sont trop peu fréquents – , la mise en place de paiements pour services environnementaux territoriaux, et des partenariats structurés, avec des organisations comme l’Apad.

On pourrait rêver d’un paiement « hors filière », m’a dit un collègue agriculteur :un paiement qui passerait de l’acheteur au producteur sans être ni vu, ni utilisable, ni manipulable par le reste de la filière. Un paiement qui serait lié aux efforts faits plus qu’au produit acheté. Une valeur choisie par des gens indépendants qui établiraient un cahier des charges et gèreraient sa validation chez l’agriculteur, et que cette valeur en outre soit payée en grande partie par les importations de produits agricoles : qu’on encourage les productions françaises par ce moyen-là.

Et qu’attendez-vous de l’État et de l’Europe ?

D. M. : De l’État, un financement clair et durable de la transition, par exemple une prime à la transition sur cinq ans comme pour l’agriculture biologique. De l’Europe, un soutien significatif aux piliers mesurables de l’agriculture de conservation des sols, comme la durée des couverts végétaux.

1. https://label-bas-carbone.ecologie.gouv.fr/quest-ce-que-le-label-bas-carbone.       
2. https://www.apad.asso.fr/le-label-au-coeur-des-sols.          
3. Achat promu sur le site www.ducarboneaucoeurdessols.fr.
4. De tels services sont visés par le dispositif public de « paiements pour services environnementaux » (PSE), cf. https://pse-environnement.developpement-durable.gouv.fr (NDLR).

“Du carbone au cœur des sols” (tribune)

« De nombreux projets de “compensation carbone” sont mis en œuvre à l’autre bout de la planète, avec nous agissez localement en France et soutenez la transition des agriculteurs vers une agriculture plus durable, localisez des actions climat tangibles et certifiées par l’État, en France et au plus près de votre entreprise.

« Avec les crédits carbone générés par les agriculteurs de l’Apad (Association pour la promotion d’une agriculture durable), les entreprises contribuent à favoriser la transition vers une agriculture plus durable en agissant sur la biodiversité, l’eau et le carbone.

« Notre modèle s’appuie sur l’agriculture de conservation des sols, telle que définie par la FAO : des sols non travaillés et couverts toute l’année par une succession de cultures et d’intercultures variées pour assurer un nouvel équilibre écologique. Cette agriculture permet de produire tout en restaurant la fertilité des sols, protégeant la biodiversité, préservant l’eau et favorisant le puits de carbone d’un sol en bonne santé.

« Outre la réduction des engrais et une moindre utilisation des tracteurs, ce qui réduit les émissions de gaz à effet de serre, ces pratiques permettent surtout de stocker du carbone dans les sols. Les premiers chiffres issus des calculs de la méthodologie du Label bas carbone grandes cultures font apparaître un stockage moyen dans les sols (3,3 t eq. CO2/ha/an) supérieur aux émissions moyenne de gaz à effet de serre (2,2 t eq. CO2/ha/an). Les fermes de l’Apad vont au-delà du bilan net zéro ; plus elles produisent, plus elles réduisent le CO2 eq. de l’atmosphère !

« Les crédits carbone générés reposent sur la méthode grandes cultures du Label bas carbone, créée par le ministère de la Transition écologique et reconnue pour sa robustesse scientifique. C’est un label d’État, qui donne toutes les garanties de qualité et d’intégrité pour les entreprises qui souhaitent accélérer leur stratégie climat.

« L’arrêté du 5 septembre 2025 introduit la cessibilité illimitée et rétroactive de ces crédits : une fois vérifiés, ils peuvent être échangés, sans limitation de leur nombre de transactions, favorisant leur circulation et la liquidité du marché (article 26). Ces évolutions rendent aussi le Label bas carbone pleinement compatible avec le cadre européen de rapportage extra-financier des entreprises (défini par la directive “CSRD”).

« Le projet “Du carbone au cœur des sols” porté par l’association regroupe 150 des agriculteurs de l’Apad qui souhaitent valoriser leurs pratiques par des crédits carbone. En tant que mandataire, la “SAS  Au cœur des sols” met sur le marché 150 000 crédits carbone générés par les agriculteurs de l’Apad de 2023 à 2027.

« Valoriser les bonnes pratiques c’est motiver la transition du monde agricole !

« Plus d’informations: www.ducarboneaucoeurdessols.fr ou prenez contact avec nous: partenariat.carbone@aucoeurdessols.com. »

Propos recueillis par Sophie Palauqui

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