Entretiens

Poids du réglementaire et efforts des filières

16/02/2026

Aux première loges de la transition écologique, l’agriculture est singulièrement exposée au risque d’« inflation verte ». Mais toute la chaîne alimentaire dépend d’elle, et doit en assumer solidairement les contraintes. En en finissant avec la pression sur les prix et exigences moindres à l’import. Entretien avec Olivier Dauger, élu référent climat énergie carbone de la FNSEA.

Comment la FNSEA évalue-t-elle les retombées des réglementations environnementales sur la compétitivité des exploitations agricoles françaises ?

Olivier Dauger : La réglementation environnementale a freiné le développement des capacités de production des agriculteurs, dont les concurrents internationaux ne connaissent pas les mêmes normes. Elle a conduit à une déprise de la production agricole au profit d’une hausse des importations, sans que l’environnement en sorte gagnant. La FNSEA reconnaît la nécessité des transitions environnementales, qui répondent à une attente légitime et sont un facteur de compétitivité à long terme, car les pratiques agricoles dépendent aussi de la qualité des sols ou du climat. Plutôt qu’adopter une écologie normative voire punitive, les pouvoirs publics doivent aider les exploitants à faire de la transition une opportunité économique.

Justement, quelle est votre regard sur ces politiques publiques ?

O. D. : On ne peut que constater un grand décalage entre des objectifs ambitieux et la réalité des moyens mobilisés. L’évaluation économique des surcoûts est absente des processus de planification écologique. Cette déconnexion d’avec la réalité économique est incompréhensible pour la profession agricole.

Par exemple ?

O. D. : La Stratégie nationale bas carbone¹ demande de réduire de 30 % la consommation des engrais azotés de synthèse ou d’atteindre 21 % de surfaces en agriculture biologique d’ici à 2030. L’agriculture biologique est en crise depuis plusieurs années, faute d’une demande suffisamment forte, ce qui se traduit par une stagnation voire une réduction des surfaces. On ne peut pas attendre des transformations aussi massives sans proposer de solutions aux agriculteurs.

Valorisation plutôt que subvention

Faudrait-il de nouveaux états généraux de l’alimentation, centrés sur la transition et l’acceptabilité des surcoûts associés ?

O. D. : Je ne pense pas que cela soit très efficace. Ceux de 2018 prétendaient déjà intégrer les surcoûts liés à la mise en place de pratiques plus durables. L’enjeu serait plutôt de déterminer une nouvelle vision pour l’agriculture, permettant aux pouvoirs publics d’être plus contraignants dans la répercussion des surcoûts. Aujourd’hui, cette répercussion se fait dans le cadre d’une négociation commerciale qui tient trop peu compte des coûts de production.

Les politiques publiques vous semblent-elles vouées à l’échec ?

O. D. : Les politiques publiques sont fragmentées, insuffisantes, elles ne permettent pas le passage à l’échelle. La planification écologique annoncée en grande pompe en 2022 a fourni des résultats fort peu significatifs. Pas plus que les consommateurs l’État ne se donne les moyens de ses attentes. L’organisation des filières est l’angle mort majeur des politiques environnementales, qui fonctionnent essentiellement à la subvention, alors que les agriculteurs demandent du revenu par la valorisation de leurs produits.

L’hétérogénéité en taille des entreprises agricoles freine-t-elle l’adoption de solutions « vertes » compatibles avec un niveau de compétitivité satisfaisant ?

O. D. : Le principal frein à l’adoption de pratiques plus durables tient à la faible capacité économique et financière des exploitations. La transition nécessite des investissements lourds et potentiellement une hausse des charges ou une baisse des volumes, ce qui nécessite une marge suffisante pour absorber le surcoût temporaire. Les plus petites exploitations ont en moyenne une productivité du travail plus faible que celle des grandes, qui peuvent répartir certains coûts fixes (machinisme, bâtiments, salariés, administration, etc.) sur un volume de production plus important. Mais une meilleure productivité grâce à la taille ne garantit pas systématiquement un meilleur revenu : il dépend d’autres facteurs, à commencer par le prix de vente des produits et le niveau des coûts. D’ailleurs, des exploitations de petite taille peuvent dégager une marge importante lorsqu’elles disposent d’un facteur différenciant fort (AOP, marché de niche, etc.).

Enjeu crucial de l’acceptabilité des prix à l’aval

Quels mécanismes d’accompagnement la FNSEA juge prioritaires pour éviter que la transition écologique ne fragilise les revenus agricoles ?

O. D. : Il est nécessaire d’assurer un cadre équitable de concurrence, pour éviter que la transition ne dégrade la compétitivité de la ferme France. Cela passe en premier lieu par une protection aux frontières contre les importations déloyales et donc par la mise en œuvre d’une réciprocité des normes dans les accords de libre-échange. On en est encore loin ! Ensuite, il est impératif de débloquer d’importantes sources de financement pour accompagner les transitions dans les fermes. Les financements publics sont un levier, mais ils ne sauraient seuls prendre en charge la totalité des surcoûts. Les agriculteurs souhaitent avant tout mieux vivre de leurs activités grâce au partage de la valeur et moins dépendre de subventions compensatoires, souvent temporaires et entraînant des charges administratives supplémentaires. Les marchés carbone sont une solution intéressante, dont le développement a été accompagné par la profession agricole avec la création du Label bas carbone (LBC) et de la société France Carbone Agri.

Le contexte économique actuel du marché carbone, en particulier celui du LBC, ne permet néanmoins pas de massifier les transitions, faute d’une demande suffisante, alors même que la rémunération de l’agriculteur est en moyenne faible (33 €/t équivalent CO2). Le marché carbone est globalement en cours de restructuration autour de crédits et de méthodes plus robustes, afin de générer plus de confiance des acheteurs et des consommateurs. Mais il n’apparaît pas à moyen terme comme une solution à grande échelle.

La solution serait-elle dans la production elle-même ?

O. D. : Les démarches au sein des filières seront plus structurantes à terme que les aides publiques ou les crédits carbone. Le modèle de l’exploitation, donc du revenu agricole, dépend de la valorisation des produits jusqu’aux consommateurs. Cela passe par des contrats pluriannuels qui garantissent une visibilité et une stabilité des primes dans le temps, et un partage de la valeur proportionnel aux efforts de chaque acteur de la chaîne de valeur. Les primes matérialisent l’implication économique des industriels et des consommateurs dans la transition. Elles permettent d’intégrer progressivement les externalités environnementales dans les prix alimentaires, là où les aides publiques les subventionnent sans les internaliser, et où les crédits carbone évoluent dans un marché déconnecté des réalités agricoles et des débouchés alimentaires. Le financement associant industriels, coopératives et agriculteurs – des coalitions d’acteurs comme PADV (Pour une Agriculture du vivant)² ou Earthworm  – permet de mutualiser les ressources et d’engager une transition à l’échelle du système de l’exploitation.

S’appuyer sur le cœur de gamme

Précisément, comment aller plus loin dans la répartition des surcoûts verts entre agriculteurs, industriels, distributeurs et consommateurs ?

O. D. : Les agriculteurs sont les opérateurs de la transition, mais ils ne peuvent en être les seuls financeurs. Il est nécessaire d’organiser une répercussion des surcoûts dans une logique de responsabilité partagée sur l’ensemble de la chaîne de valeur. En ce sens, les industriels et les distributeurs ne peuvent pas se limiter à exiger des cahiers des charges de durabilité sans organiser simultanément leur financement et soutenir l’accompagnement des agriculteurs. L’aval dépend aussi de la capacité des agriculteurs à maintenir leur outil productif – ce qui passe notamment par des pratiques plus durables et résilientes – et doit donc les y aider. Enfin, le consommateur est central, car les entreprises de l’aval évoluent dans un cadre concurrentiel et commercial contraignant, où les transitions sont difficiles à envisager avec des consommateurs qui souhaitent une agriculture plus durable mais rechignent à en payer le prix. L’agriculteur n’ayant pas la maîtrise de son prix de vente et n’ayant généralement pas d’accès direct aux consommateurs, l’aval joue un rôle clé pour renforcer la compréhension et l’acceptabilité par les consommateurs de coûts plus élevés.

Que recommandez-vous alors ?

O. D. : Organiser les filières autour de l’intégration de ces surcoûts suppose de les objectiver – et d’objectiver les surcoûts liés à l’absence de transition, qui sont plus élevés. Ensuite, j’ai déjà évoqué une contractualisation de long terme intégrant les objectifs environnementaux dans une logique de financement et de construction partagés des cahiers des charges, et une répercussion jusque dans les prix alimentaires avec un accompagnement renforcé des consommateurs. Il faut mettre un frein à la logique de la montée en gamme qui se traduit par une hausse de coûts non répercutés. Quelles que soient les transitions, nous avons besoin d’une agriculture de production et de produits standards, pour lesquels la France est aujourd’hui déclassée face à la concurrence internationale.

Le modèle de l’agriculture régénératrice participe-t-il de ce mouvement ?

O. D. : Si l’agriculture régénératrice manque encore d’une définition stabilisée, malgré des progrès en ce sens, elle est un système particulièrement pertinent, basé sur la vie du sol, qui conjugue durabilité environnementale et résilience agronomique. Mais son déploiement suppose du temps, alors que le contexte économique empêche d’envisager l’avenir sereinement dans de nombreuses filières. D’où la nécessité d’un accompagnement non seulement pour compenser les surcoûts lors de la période de transition, mais aussi pour pérenniser une hausse du revenu en créant de la valeur ajoutée à partir de la qualité environnementale ou « régénératrice » des produits.

Importations plus carbonées et inefficience du MACF

Quelle est selon vous l’ampleur de la distorsion de concurrence dont profitent des produits importés issus de pays moins-disants sur le plan environnemental ?

O. D. : La distorsion de concurrence est forte et structurelle dans de nombreuses filières : 57 % de l’empreinte carbone de l’alimentation des Français proviennent de produits importés, au lieu de 52 % en 2010. Cette progression de cinq points en une décennie génère une véritable fuite du carbone : les efforts réalisés par l’agriculture sont en partie neutralisés par le recours croissant à des productions étrangères, souvent issues de pays aux normes environnementales moins exigeantes. Autrement dit, la pression environnementale est déplacée géographiquement plutôt que réduite globalement. Or les produits importés bénéficient de coûts de production plus faibles, notamment parce qu’ils ne supportent pas les mêmes contraintes réglementaires. Tant que la pression sur les prix restera le principal critère d’arbitrage du pouvoir d’achat en France, et tant que les exigences environnementales ne seront pas symétriquement appliquées aux produits importés, les agriculteurs se heurteront à une distorsion de concurrence. D’autant plus injuste qu’ils sont davantage pénalisés lorsqu’ils engagent des efforts de transition.

Le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) est-il efficace pour protéger les filières agricoles françaises ?

O. D. : Avec le MACF, en l’état actuel, l’agriculture européenne se tire clairement une balle dans le pied. D’une part, le mécanisme consiste à taxer les engrais azotés de synthèse importés, mais le surcoût de cette taxe est répercuté sur les agriculteurs européens par les importateurs, car les agriculteurs en dépendent. De leur côté, les agriculteurs extra-européens peuvent utiliser ces mêmes engrais puis exporter leurs produits dans l’UE sans subir une taxation équivalente. C’est donc la double peine pour les agriculteurs français, qui doivent s’acquitter de la taxe carbone mais ne sont pas protégés des importations non assujettis à cette taxe.

Soutenir la labellisation sans multiplier les labels

Quelle est l’appréciation de la FNSEA sur le label Origin’Info ? Au-delà d’AB (Agriculture biologique) ou HVE (Haute Valeur environnementale), une labellisation mieux reconnue de l’action environnementale des exploitations est-elle souhaitable ?

O. D. : Origin’Info a été conçu pour améliorer la transparence de l’origine des ingrédients et permettre aux consommateurs de privilégier un produit français. Hélas, il est trop peu présent en rayon et mérite des efforts de déploiement importants. D’autres labels vont dans le bon sens en reconnaissant l’engagement environnemental des agriculteurs. Ainsi, sans avoir directement vocation à valoriser des produits français, le label HVE est un label français qui apporte une garantie sur l’action de nos producteurs. Qu’il s’agisse d’AB ou de HVE, la labellisation doit s’accompagner de réels débouchés et d’une meilleure valorisation. La simple labellisation ne suffit pas à le garantir. L’expérience de l’agriculture biologique montre que même une forte reconnaissance par les consommateurs ne protège ni des crises de débouchés ni de la pression sur les prix. Plus généralement, la FNSEA met en garde contre le risque de multiplier le nombre des labels et de créer de la confusion chez les consommateurs, qui peinent déjà à s’y retrouver.

Dans quel sens la FNSEA voit-elle évoluer la disposition des consommateurs à payer le surcoût de produits plus vertueux ? L’appel récent de la ministre de l’Agriculture à un « sursaut national »³ chez les consommateurs peut-il être entendu ? Les organisations agricoles s’adressent-elles assez aux consommateurs ?

O. D. : La FNSEA observe une évolution contradictoire des attentes des consommateurs. La disposition à payer un surcoût pour des produits plus vertueux reste limitée et très dépendante du contexte économique. Tant que le pouvoir d’achat demeure un déterminant central, si les filières et les politiques publiques ne s’alignent pas sur une vision cohérente, l’appel à un « sursaut national » des consommateurs restera sans suites. S’agissant du dialogue avec les consommateurs, le rôle des organisations agricoles est non seulement de communiquer sur les efforts réalisés, mais aussi d’expliquer les réalités techniques, les coûts et les risques assumés par les agriculteurs. Mais ce dialogue ne peut se substituer à des mécanismes économiques structurants.

Les évolutions qui s’ébauchent ne sont-elles pas une chance pour l’agriculture française de restaurer sa place par la reconnaissance de ses initiatives ? Et à long terme un levier pour revaloriser l’offre alimentaire dans son ensemble ?

O. D. : La promesse d’une meilleure reconnaissance et d’un meilleur revenu grâce à la durabilité était au cœur du discours sur la « montée en gamme » prononcé par Emmanuel Macron en 2017. Ont suivi les ÉGA puis les lois Égalim. Près de dix ans plus tard, les promesses n’ont pas été tenues, tant s’en faut. Les lois Égalim n’ont pas atteint leurs objectifs et ne sont encore que partiellement appliquées ; le revenu agricole est encore en moyenne insuffisant ; le nombre d’agriculteurs a continué de diminuer ; et l’agriculture française, prise dans les contradictions de la société, continue de perdre des parts de marché. Les agriculteurs n’attendent pas de l’aval ni des consommateurs une « reconnaissance » symbolique ; ils attendent d’eux qu’ils soient prêts à payer le prix des transformations qu’ils demandent. Et ils attendent un renforcement du revenu, du modèle économique et de leur compétitivité dans un contexte de concurrence internationale particulièrement virulente. C’est pourquoi la FNSEA a demandé l’inscription de la souveraineté alimentaire dans la Loi d’orientation agricole.

Contraintes techniques ou financières de la transition agricole

- Valorisation insuffisante des produits durables sur les marchés par l’aval ;

- Distorsions de concurrence y compris au niveau intra-européen, entraînant une baisse de compétitivité et une limitation des marges trop forte pour massifier les transitions ;

- Coûts d’investissement (matériel agricole, formation, conseil, etc.) et charges opérationnelles (intrants plus coûteux, entretien des haies, main-d’œuvre supplémentaire, etc.) supplémentaires ;

- Baisse de productivité ou manque de débouchés pour de nouvelles productions (légumineuses, etc.) ;

- Incertitude sur les rendements face aux aléas climatiques ;

- Acquisition de nouvelles compétences, besoin de retours d’expérience ou de références locales ;

- Intégration au système de production, une pratique rentable et maîtrisée devant être compatible avec le fonctionnement global de l’exploitation ;

- Lourdeur administrative des dispositifs de financement (labels, cahiers des charges, etc.), complexité des diagnostics et coûts d’intermédiation (bilans carbone, etc.).

Quelques domaines d’investissement

Filières végétales

Gestion des sols pour concilier fertilité, stockage de carbone et résilience face au changement climatique : réduction du travail du sol, implantation de haies, rotations plus longues, agroforesterie, légumineuses, cultures intermédiaires, fertilisation de précision. Pour y parvenir, nécessité d’équipements (semoir pour semis direct, outils numériques pour agriculture de précision) et nouveaux types d’intrants (engrais organiques, énergies renouvelables).

Filières animales

Traitement des effluents (installations de stockage, couverture des fosses, méthanisation), optimisation de la conduite du troupeau, sélection génétique et alimentation animale (modification des rations, développement du pâturage…).

Plus généralement, outils d’aide à la décision, numérique agricole, pilotage des apports, suivi des performances. Ainsi que formation, conseil, échange de pratiques et accompagnement de long terme… Outre la question des investissements et des coûts monétaires, un aspect trop peu abordé est la gestion des risques : il ne s’agit pas d’une dépense immédiate mais d’une plus forte exposition, plus ou moins pérenne, aux aléas, qui peut décourager les exploitants. Des assurances se développent pour mieux couvrir ces risques, mais les mécanismes sont encore balbutiants, en raison notamment de la difficulté d’isoler les risques de transition des risques « normaux ».

1. Cf. https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/strategie-nationale-bas-carbone-snbc                   
2. Cf. « PADV, le sol base du vivant »,            
3. Cf. « Souveraineté alimentaire : la ministre de l​‌’Agriculture appelle les consommateurs au “sursaut national” »,  Les Échos du 7 décembre 2025.     

Propos recueillis par Benoît Jullien (Icaal)

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