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Contractualisation agricole : la France et l'Union européenne resserrent simultanément l'étau sur les relations commerciales

09/04/2026

En l​‌’espace de quelques semaines, deux textes majeurs vont remodeler le cadre des relations entre agriculteurs et premiers acheteurs, à l​‌’échelle nationale comme européenne. Le 8 avril 2026, jour de la présentation en Conseil des ministres du projet de loi d​‌’urgence français pour la protection et la souveraineté agricoles, la commission de l​‌’agriculture du Parlement européen adoptait à une large majorité le compromis interinstitutionnel sur la révision du règlement portant organisation commune des marchés (règlement OCM). Cette concomitance n​‌’est pas un hasard : les deux textes partagent la même philosophie, le même répertoire d​‌’instruments — contractualisation écrite obligatoire, indicateurs de coûts de production, renforcement des organisations de producteurs — et, désormais, un calendrier législatif qui se télescopent. Pour les entreprises membres de l​‌’Ilec qui achètent des matières premières agricoles, la fenêtre de suivi est donc à double focale.

Au niveau européen : le règlement OCM sur la ligne d​‌’arrivée

La révision du règlement OCM, engagée il y a plus d​‌’un an et demi par la Commission européenne, entre dans sa phase conclusive. Le 5 mars 2026, les négociateurs du Parlement, du Conseil et de la Commission sont parvenus à un compromis interinstitutionnel à l​‌’issue du trilogue. Le 8 avril, la commission parlementaire de l​‌’agriculture (AGRI) a entériné ce texte par 39 voix pour, 4 contre et 1 abstention — résultat sans ambiguïté. Le vote en séance plénière est attendu pour la semaine du 15 juin 2026. Une fois cette dernière étape franchie, le règlement sera prêt à entrer en vigueur.

Le cœur du dispositif repose sur la contractualisation écrite obligatoire dans la plupart des transactions entre un producteur et un premier acheteur. Cette obligation — à quelques exceptions sectorielles près — vise à rééquilibrer une relation commerciale historiquement défavorable aux agriculteurs. Les contrats devront comporter des clauses de révision permettant de renégocier les prix en fonction de l​‌’évolution des marchés et des coûts de production, ainsi que des « clauses de non-participation liées aux indicateurs de prix ». C​‌’est, à l​‌’échelle de l​‌’Union, une transposition élargie de la logique des lois EGAlim françaises.

Le rôle des organisations de producteurs (OP) est également renforcé. Le texte leur confère de nouvelles prérogatives dans la conduite des négociations collectives, dans la lignée des recommandations formulées par le Comité économique et social européen (CESE), qui avait notamment soutenu la possibilité pour les OP non reconnues de bénéficier des mêmes exceptions aux règles de concurrence que celles reconnues officiellement, comme étape transitoire vers une reconnaissance formelle.

Les négociations du trilogue ont été particulièrement délicates sur deux points. D​‌’une part, la contractualisation dans le secteur laitier a fait l​‌’objet de divergences persistantes entre le Parlement et le Conseil, le compromis final prévoyant des mesures ciblées pour les producteurs laitiers, « à la lumière des conditions difficiles auxquelles le secteur est confronté ». D​‌’autre part, la question des dénominations viandes a cristallisé un débat de fond sur la protection des appellations traditionnelles : le texte aboutit à l​‌’interdiction d​‌’une trentaine d​‌’appellations pour les produits d​‌’origine végétale — dont le « steak végétal » — même si des organisations professionnelles regrettent que des termes comme « burger », « saucisse » ou « steak » restent partiellement hors du champ des nouvelles dispositions.

Au niveau national : la loi d​‌’urgence agricole et la généralisation des tunnels de prix

C​‌’est dans ce contexte européen que s​‌’inscrit le projet de loi d​‌’urgence français, présenté en Conseil des ministres le 8 avril 2026 par la ministre de l​‌’Agriculture Annie Genevard. Le texte, fort de 23 articles organisés en cinq titres, est le fruit d​‌’un processus engagé en janvier 2026 en réponse à la colère du monde agricole. Transmis au Conseil d​‌’État le 9 mars, il a recueilli l​‌’avis favorable de ce dernier le 2 avril — sans observation majeure sur les dispositions relatives aux prix, sous réserve d​‌’améliorations rédactionnelles. Son examen à l​‌’Assemblée nationale est prévu pour mai, puis au Sénat en juin, avec l​‌’ambition d​‌’une adoption avant les vacances parlementaires estivales.

Le volet le plus structurant pour les relations entre producteurs agricoles et premiers acheteurs est l​‌’extension du mécanisme dit « tunnel de prix ». Expérimenté depuis la loi EGAlim 2 de 2021 dans la seule filière bovine, ce dispositif encadre les négociations en définissant une fourchette de prix au sein de laquelle les parties peuvent librement s​‌’accorder — à condition que la borne minimale ne soit pas inférieure aux indicateurs de coûts de production reconnus. Le projet de loi en généralise le principe à d​‌’autres filières agricoles, répondant ainsi à une demande formulée notamment par les viticulteurs.

Le texte renforce parallèlement le rôle des indicateurs de coûts de production dans la formation des prix contractuels. En l​‌’absence de publication de ces indicateurs par les interprofessions dans les délais impartis, ce sont les instituts techniques agricoles qui seront chargés de les élaborer. Les parties devront s​‌’y référer dans leurs contrats, sauf à justifier explicitement leur dérogation. Par ailleurs, tout acheteur qui tenterait de contourner une organisation de producteurs ou d​‌’inciter un producteur à la quitter s​‌’exposera à des sanctions — une disposition qui vise à sécuriser le poids collectif des OP dans les négociations.

Sur le plan procédural, le projet prévoit qu​‌’un contrat doit être conclu dans un délai maximal de quatre mois à compter de la réception d​‌’une proposition par un producteur ou une organisation de producteurs (délai extensible à six mois par accord interprofessionnel). Cette mesure vise à accélérer des négociations commerciales dont la longueur est régulièrement pointée comme source de tensions et d​‌’insécurité pour les producteurs.

Des équilibres fragiles, des risques à surveiller

Si ces deux textes s​‌’inscrivent dans une dynamique partagée, leur portée pratique reste conditionnée à des équilibres politiques qui ne sont pas encore pleinement stabilisés.

Côté français, les industriels — en tant que premiers acheteurs de matières premières agricoles — formulent des réserves de fond sur le dispositif des tunnels de prix, qu​‌’ils perçoivent comme un mécanisme proche d​‌’une administration implicite des prix, susceptible de rigidifier leurs achats amont et de réduire leur marge d​‌’adaptation aux fluctuations réelles des marchés. Ces acteurs soulignent en particulier le risque que les indicateurs de coûts de production — construits par des organismes sectoriels dont l​‌’indépendance peut être questionnée — ne reflètent pas toujours la réalité économique des filières dans leur diversité. À l​‌’inverse, une partie du monde agricole envisage déjà de durcir le dispositif au Parlement, pour rendre les indicateurs pleinement contraignants et supprimer les possibilités de dérogation motivée. Le risque d​‌’un emballement parlementaire sur ce volet — dans un contexte où les négociations amont sont déjà sources de tensions — est explicitement identifié par plusieurs observateurs.

Côté européen, si le vote de la commission AGRI clôt la phase législative formelle, la mise en œuvre du règlement OCM dans les États membres ouvrira une nouvelle séquence de négociations, notamment sur la transposition des clauses de révision de prix et sur les modalités d​‌’encadrement des OP dans les filières où leur structuration reste insuffisante.

Un calendrier convergent, des enjeux cumulatifs

La temporalité parallèle des deux textes mérite d​‌’être soulignée. La semaine du 15 juin, les eurodéputés seront appelés à voter définitivement le règlement OCM en plénière — au moment même où le Sénat français examinera la loi d​‌’urgence agricole. Les entreprises de l​‌’agroalimentaire se retrouveront donc, dans un même élan, face à deux régimes contractuels en cours de consolidation pour leurs achats de matières premières agricoles : l​‌’un national, l​‌’autre européen, mais tous deux fondés sur des principes communs et potentiellement cumulatifs dans leurs effets sur les conditions d​‌’approvisionnement amont.

Pour les adhérents de l​‌’Ilec qui interviennent comme premiers acheteurs, les prochaines semaines constituent une période de vigilance active. Les débats parlementaires à l​‌’Assemblée nationale en mai offriront les premières occasions d​‌’évaluer la marge d​‌’interprétation laissée sur les tunnels de prix et le recours aux indicateurs de coûts. Le vote du Parlement européen en juin, quant à lui, fixera définitivement le périmètre des obligations contractuelles au niveau communautaire, dont les contours exacts — notamment pour les filières laitières et les règles applicables aux OP — seront déterminants pour l​‌’ensemble des industriels acheteurs de matières premières agricoles.

Sources : Parlement européen (commission AGRI, vote du 8 avril 2026) ; Conseil d​‌’État (avis du 2 avril 2026 sur le projet de loi d​‌’urgence agricole) ; ministère de l​‌’Agriculture (dossier de presse, Conseil des ministres du 8 avril 2026)

MM

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