Ce que l'Insee mesure dans la chaîne alimentaire : les industriels n'ont pas profité de l'inflation
19/06/2026
Un tiers des hausses de coûts absorbé par les industriels
Le résultat central est le suivant : environ deux tiers seulement des hausses de coûts en matières premières agricoles ont été répercutés par les industriels dans leurs prix de vente départ usine, toutes destinations confondues (marché domestique et export). Pour les seules ventes destinées à la grande distribution sur le marché domestique, ce taux atteint 77 % , mais l’hypothèse d’une répercussion intégrale peut être statistiquement rejetée. Les industriels ont donc systématiquement absorbé une fraction significative des chocs subis, en comprimant leurs marges plutôt qu’en les préservant.
Ce résultat est cohérent avec ce que nos propres données établissent : entre 2022 et 2025, nos adhérents ont subi 6,3 milliards d’euros de hausses de coûts et en ont absorbé 2,4 milliards dans leurs marges. L’étude de l’Insee fournit désormais une confirmation chiffrée et indépendante de ce mécanisme. Le narratif de la « greedflation » - selon lequel les industriels auraient profité des chocs inflationnistes pour gonfler indûment leurs prix et leurs marges - ne résiste pas à cette analyse.
La distribution : un frein mesurable à la vitesse de transmission
Le deuxième enseignement porte sur la dynamique temporelle. Les ajustements de prix interviennent dans un délai d’environ cinq trimestres lorsque les ventes sont destinées à la grande distribution, contre trois trimestres pour les autres types de clients. Les auteurs de l’étude indiquent explicitement que cet écart reflète les frictions contractuelles et les contraintes de renégociation propres aux relations entre industriels et distributeurs.
Ce résultat documente en termes quantitatifs ce que les industriels expérimentent à chaque cycle de négociation : la transmission des coûts vers la distribution est non seulement partielle, mais significativement plus lente qu’ailleurs. Par ailleurs, l’étude établit que des ajustements de prix interviennent tout au long de l’année, y compris en dehors de la fenêtre de négociation annuelle fixée par les lois Égalim.
Une étude utile, qu’il faut lire avec ses limites
Les auteurs eux-mêmes signalent les contraintes de leur analyse. L’étude porte sur un échantillon de grandes entreprises - les plus intensives en intrants agricoles -, ce qui limite sa représentativité pour l’ensemble du tissu industriel, notamment les PME. Les coûts en matières premières agricoles sont reconstitués à partir d’indices de prix globaux et non à partir des coûts d’achat réels des entreprises, ce qui introduit un biais de mesure reconnu par les auteurs, qui précisent que leurs estimations constituent vraisemblablement un plancher. Enfin, l’étude porte exclusivement sur les coûts agricoles, qui représentent en moyenne 44 % des coûts variables des entreprises de l’échantillon : l’énergie, les emballages, la logistique et les salaires - qui ont également fortement pesé sur la période - n’entrent pas dans son périmètre.
Ces limites ne disqualifient pas les conclusions ; elles invitent simplement à ne pas y lire une image complète de la formation des prix dans l’industrie alimentaire.
Ce que cette étude change dans le débat
Le débat sur les marges des industriels alimentaires a trop souvent été instruit à charge, sur la base d’indicateurs agrégés fragiles. L’apport de ce document est de substituer à cette rhétorique une mesure rigoureuse et indépendante. Quand l’institution statistique nationale établit que les industriels ont absorbé un tiers des chocs de coûts agricoles - et que la répercussion vers la distribution prend près de cinq trimestres -, il devient difficile de soutenir que ces mêmes industriels ont tiré profit de l’inflation.
La question structurante qui demeure est celle de la répartition de la valeur dans la chaîne. Ce que l’étude de l’Insee mesure au maillon industriel, il faudrait pouvoir le mesurer avec la même rigueur au maillon de la distribution - ce que l’opacité des comptes du commerce de détail ne permet pas aujourd’hui. C’est précisément cette asymétrie de transparence que nous continuons à dénoncer.
KT - MM