Transition environnementale : des investissements qui pèsent sur les entreprises, sans possibilité de répercussion
02/10/2026
Le constat de départ, partagé par les deux intervenants : la nécessité de la transition environnementale n’est plus contestée, mais elle a un coût, qui suppose des investissements significatifs et dans la durée. L’ensemble des acteurs de la chaîne – agriculteurs, fournisseurs, industriels, distributeurs – est ainsi confronté à des injonctions contradictoires : mettre en œuvre cette transition tout en continuant de proposer des prix bas, dans un contexte de forte pression sur le pouvoir d’achat.
Un phénomène réel et documenté par les institutions économiques
Premier enseignement de la revue de littérature économique menée par Rexecode : « l’inflation verte » – ou greenflation, terme employé notamment par la Banque centrale européenne – est un phénomène réel et reconnu. Il désigne le coût global, pour l’économie, de devoir s’orienter vers une trajectoire différente de celle qu’elle suivrait spontanément. Ce coût est documenté par les grands organismes qui suivent la question aux niveaux national et international, en particulier la BCE, la Banque de France et France Stratégie.
Une propagation en cascade, très hétérogène selon les filières
Deuxième enseignement : la façon dont ces surcoûts et ces investissements se propagent le long des chaînes de valeur. Pour les produits de grande consommation, ces chaînes sont particulièrement longues – de l’amont agricole, ou des matières premières pour les produits de beauté, jusqu’au consommateur final – avec une forte concentration au moment des négociations avec la grande distribution. Le phénomène se propage ainsi en cascade, mais de façon très hétérogène : chaque produit, chaque secteur, cumule des facteurs qui lui sont propres. Selon Rexecode, vouloir résumer « l’inflation verte » à une moyenne chiffrée aurait donc peu de sens ; ce sont les illustrations de terrain qui donnent du poids à la démonstration et permettent la reconnaissance à la fois des coûts et des bénéfices environnementaux.
Neuf entreprises interrogées : des coûts connus, mais pas reconnus en négociation
Pour confronter cette lecture théorique à la réalité du terrain, Rexecode a mené des entretiens approfondis avec neuf entreprises de grande consommation, couvrant six familles de produits différentes.
Premier constat : les coûts existent et sont connus des entreprises, qui sont en mesure d’identifier précisément un surcoût d’approvisionnement en plastique recyclé ou un investissement pour passer, par exemple, à une chaudière décarbonée. Mais ce qui bloque, c’est la reconnaissance de ces coûts au moment de la négociation tarifaire : les discussions sur les sujets RSE et environnementaux, d’un côté, et les négociations tarifaires, de l’autre, restent séparées, sans alignement entre les deux.
Un exemple cité lors des entretiens illustre l’enjeu, avec toute la prudence qu’il appelle : une entreprise a chiffré à plus de 100 millions d’euros, cumulés sur dix ans, l’investissement nécessaire pour décarboner un intrant agricole – soit environ 8 centimes d’euro rapportés au produit final. La portée de cet exemple dépend toutefois largement du prix de référence du produit concerné : un surcoût de 8 centimes peut sembler significatif sur un produit vendu 1 euro, mais dérisoire sur un produit vendu 10 euros. La question posée par Rexecode reste néanmoins la même : ce choix a-t-il réellement été présenté au consommateur, et celui-ci ne serait-il pas disposé à l’assumer pour mettre en cohérence son acte d’achat avec les attentes qu’il exprime par ailleurs ?
Trois pistes de travail identifiées
Rexecode dégage trois axes de réflexion à partir de ce double travail théorique et de terrain. D’abord, la connaissance des coûts existe, mais reste à faire reconnaître : en interne, entre les directions RSE et les directions commerciales des entreprises – une disjonction ressortie de manière quasi systématique des entretiens menés ; dans la négociation commerciale entre industriels et distributeurs ; et enfin auprès du consommateur final.
Ensuite, un déséquilibre entre bénéfices collectifs et coûts individuels : les bénéfices de la transition environnementale profitent à la collectivité, alors que les coûts, eux, restent supportés exclusivement par les entreprises. D’où un besoin de dialogue sur le partage de ces coûts entre l’ensemble des maillons de la chaîne de valeur, jusqu’au consommateur final – un enjeu que Rexecode juge comparable à celui du « made in France », où l’écart est net entre le déclaratif des consommateurs sondés (prêts, en théorie, à payer 15 % de plus) et leur comportement réel à la caisse (1 à 2 % au maximum).
Enfin, la capacité d’anticipation des entreprises : disposer d’objectifs environnementaux clairs et d’un calendrier prévisible est, selon Rexecode, une condition indispensable pour permettre aux industriels de se projeter et d’investir. Le corollaire de cette exigence est un cadre législatif stable dans la durée, qui évite l’effet de « millefeuille » réglementaire régulièrement dénoncé par les entreprises.
Des chiffres macroéconomiques pour mesurer l’ampleur de l’effort
En écho aux enjeux de compétitivité de l’appareil productif français, il a été rappelé lors des échanges que l’âge moyen des équipements dans l’agroalimentaire y est de 23 ans, contre 9 ans en Allemagne, selon une étude de la Banque de France. Denis Ferrand a par ailleurs indiqué que Rexecode a estimé le montant d’investissement additionnel nécessaire, chaque année, pour placer la France sur une trajectoire de décarbonation compatible avec 2050 : environ 40 milliards d’euros pour les entreprises, et environ 80 milliards d’euros pour l’ensemble de l’économie.
Denis Ferrand a également souligné le risque dit de « captation de la valeur » : si les investissements sont réalisés à un point de la chaîne de valeur, mais que les gains associés sont captés à un autre maillon, ni les investissements, ni la transition, ni l’amélioration du pouvoir d’achat ne pourront se concrétiser. D’où la nécessité d’une meilleure articulation entre négociations commerciales et enjeux d’investissement.
Denis Ferrand a par ailleurs présenté les résultats d’une enquête de sentiment menée depuis une dizaine d’années par Rexecode : la part des chefs d’entreprise citant un motif environnemental dans leurs décisions d’investissement, qui était de 25 % avant la crise Covid 19, était montée à 45 % juste après – une hausse rare par son ampleur – avant de retomber autour de 30 % dans le contexte actuel de tensions sur les taux d’intérêt et de défaillances d’entreprises. Un signe, selon Rexecode, que l’appétit des entreprises pour l’investissement environnemental reste étroitement dépendant du contexte économique global.
Des paradoxes vécus au quotidien par les entreprises
Les échanges qui ont suivi avec les parlementaires et dirigeants d’entreprise présents ont permis d’illustrer concrètement ces constats. Plusieurs intervenants ont souligné la difficulté à faire accepter des hausses de prix, même justifiées par des investissements environnementaux : d’après les travaux d’une mission parlementaire consacrée au pouvoir d’achat, l’acceptation de prix légèrement supérieurs pour une cause environnementale resterait, en pratique, extrêmement limitée chez les consommateurs, en particulier les plus modestes. Un dirigeant a résumé cette tension en évoquant un consommateur « déchiré entre désir d’achat et pouvoir d’achat ».
Du côté des entreprises, plusieurs dirigeants ont fait état d’un empilement de contraintes réglementaires rendant les arbitrages d’investissement particulièrement difficiles. Un exemple chiffré a été donné : la mise en conformité avec une réglementation limitant le suremballage a été évaluée, pour une seule entreprise, entre 300 et 600 millions d’euros d’investissement sur l’ensemble de ses lignes de production – amortis sur vingt ans, soit un montant annuel supérieur au bénéfice net réalisé en France par cette même entreprise. Un autre participant a mis en cause l’efficacité de certains dispositifs européens de rééquilibrage de la concurrence internationale, jugés trop restreints dans leur périmètre pour protéger réellement les filières aval installées en France.
Le message de Rexecode est clair : la transition environnementale a un coût réel, documenté et déjà connu des entreprises, mais ce coût reste aujourd’hui très largement supporté en amont de la chaîne de valeur, sans mécanisme organisé permettant de le faire reconnaître ou de le répercuter. Sans un dialogue mieux articulé entre négociations commerciales et enjeux d’investissement, et sans un cadre réglementaire plus stable et prévisible, ni les investissements nécessaires, ni la transition elle-même, ni l’amélioration du pouvoir d’achat ne pourront se concrétiser durablement.
MM