Tribunes

Écarts de prix en Europe : comment les alliances de distributeurs abusent l’opinion

30/09/2025

Une posture avantageuse contre les prétendues « barrières territoriales ».*

Ces derniers mois, certains représentants de la grande distribution ont multiplié les déclarations, relayées notamment dans Le Parisien¹, à l’encontre des marques de produits de grande consommation (PGC), reprenant l’accusation de fragmenter le marché unique européen par des écarts de prix pour des produits similaires : des produits fabriqués dans les mêmes usines seraient vendus à des prix très différents selon les pays, effet d’un cloisonnement voulu par les industriels, qui multiplieraient les « barrières » ou « contraintes territoriales » pour empêcher les distributeurs d’acheter les mêmes produits là où ils sont les moins chers.

En affectant l’indignation devant ces « barrières » et leurs motivations supposées, ces distributeurs se donnent le beau rôle à peu de frais. Mais ces barrières n’existent pas.

“Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais”

Avant d’en venir aux raisons qui expliquent la diversité des prix sur le marché unique européen, une question de bon sens se pose : pourquoi, s’ils tiennent tant à voir les mêmes produits aux mêmes prix partout, les distributeurs ne le font pas avec leurs propres produits, les MDD ?

Qu’on en juge par certaines de celles vendues en France et chez ses voisins immédiats, sur lesquelles les distributeurs ont totalement la main. En se basant sur les relevés de prix de vente consommateurs (PVC), on constate que pour des MDD identiques (même fabricant et même prix d’achat) les différences de prix de vente sont considérables d’un pays à l’autre entre magasins d’une même enseigne. Prenons l’exemple du marché des céréales :

  • Carrefour : 1 à 70 % d’écart de PVC entre France, Espagne et Belgique. 
  • Intermarché : 3 à 63 % d’écart de PVC entre France et Portugal. 
  • Auchan : 2 à 34 % d’écart de PVC entre France, Espagne et Portugal. 

Même quand ils maîtrisent tous les paramètres avec leurs MDD (dont le prix d’achat européen), les distributeurs ne cherchent pas à harmoniser les PVC au niveau du Marché unique !

Fabuleux produits communs

Pour accréditer la fable des « barrières territoriales » dressées par des ennemis du marché unique, il faudrait déjà qu’il y ait de nombreux produits communs entre les pays de l’UE : de nombreuses occasions de constater des écarts de prix. Or il y a très peu de produits communs.

S’il y en a quelques-uns, on vient de le voir, identiques ou similaires parmi les MDD, l’analyse des données d’une enseigne comme Carrefour, présente dans six pays, portant sur plusieurs catégories montre qu’il existe très peu de MDD identiques, c’est-à-dire portant les mêmes codes EAN. Et qu’aucun ne figure dans l’offre des six pays à la fois !

Car les distributeurs eux-mêmes avec leurs MDD adaptent leur offre produit aux spécificités de chaque marché afin de mieux coller – tout comme les marques – à la demande des consommateurs. Autrement dit, pour adopter le vocabulaire polémique qu’ils réservent à leurs fournisseurs, ils segmentent l’offre.

Comprendre les causes des différences de prix entre pays

Il n’existe pas d’étude exhaustive fiable sur les niveaux de prix des produits de grande consommation entre pays européens. Les comparaisons méthodologiques sont biaisées par des « bases produits » peu comparables, et des données souvent incomplètes (ex : interdiction des relevés en rayons en Allemagne).

De toute façon, le marché unique ne signifie pas « marché uniforme ». Les coûts de production sont très hétérogènes en Europe, pour plusieurs raisons :

  • Charges et salaires différents (ex : SMIC français vs roumain),
  • Fiscalités variables (TVA, taxes locales),
  • Coûts des matières premières agricoles localement influencés,
  • Tarifs énergétiques divergents,
  • Coûts de logistique et de distribution disparates.

La devise de l’Union européenne est « Unie dans la diversité » : le projet européen repose sur le marché unique et son renforcement, pas sur son nivellement par le bas. Un alignement des prix de cession de l’industrie à la distribution sur le plus bas conduirait à un dumping économique et social entre pays européens et à une délocalisation progressive des usines vers les pays les moins-disants : est-ce dans l’intérêt des citoyens européens de mettre en compétition les salaires des travailleurs de l’UE ?

Au-delà des coûts de production, la diversité de prix entre produits comparables s’explique aussi par :

  • La diversité des préférences de consommation,
  • Les différences de réglementations nationales,
  • Et surtout, les politiques tarifaires des distributeurs eux-mêmes, qui varient largement selon les enseignes, les circuits de distribution et les territoires.

La fixation du prix consommateur, responsabilité exclusive des enseignes

Une étude de la BCE portant sur des produits identiques vendus dans une zone de 60 km de part et d’autre de la frontière entre l’Allemagne et l’Autriche, par plusieurs enseignes de distribution communes aux deux pays, le confirme² : les différences de prix tiennent principalement aux stratégies commerciales des enseignes.

En France, les écarts de prix sont très significatifs à l’intérieur du territoire³ :

  • Entre circuits : des écarts de 2 à 3 points entre supermarchés et hypermarchés d’une même enseigne.
  • Entre départements : un écart de 22,9 points entre Paris et les Côtes-d’Armor.

Les politiques de prix relèvent des distributeurs, qui adaptent leur offre aux pouvoirs d’achat et aux contraintes locales. La péréquation entre des milliers de produits est la loi du commerce.

Les dessous de la polémique : légitimer les alliances à l’achat

Mais alors, pourquoi cette insistance des distributeurs à accuser leurs fournisseurs de « fragmenter » le marché ?

Parce que les explications simplistes sont plus propres à séduire un public peu informé, et que les distributeurs ont quelque chose d’indigeste à lui faire avaler : la multiplication des alliances européennes entre enseignes concurrentes : des centres de profit improductifs, coûteux et destructeurs pour les filières agricoles et industrielles.

L’objectif : légitimer ces alliances en faisant croire que leur but serait de vendre moins cher en achetant au même prix, alors qu’il est d’acheter toujours moins cher au mépris de l’équilibre du marché. Car elles agrègent des distributeurs sans liens capitalistiques pour démultiplier la pression sur les industriels, en mutualisant les menaces à leur encontre sur plusieurs marchés à la fois, en permettant aux distributeurs de délocaliser les négociations afin d’échapper aux législations nationales telles que les lois Égalim.

Non, les alliances à l’achat n’apportent rien aux consommateurs ! Elles prétendent œuvrer pour le pouvoir d’achat, elles ne visent qu’à perpétuer le transfert d’une part croissante de la valeur vers la distribution, sans que cela se traduise par des prix de vente plus homogènes ou plus bas. Elles fragilisent ainsi un secteur stratégique : la troisième industrie manufacturière en Europe, la première en France. Elles mettent en péril notre souveraineté industrielle et agricole, et également le projet européen, fondé sur une intégration respectueuse des diversités nationales.

* Pour une approche plus détaillée de ce sujet, voir la note « Quelques vérités sur les écarts de prix de vente en Europe et en France dans les produits de grande consommation ».
1. Du 5 juin 2025, https://www.leparisien.fr/economie/consommation/coca-lingettes-pate-a-tartiner-cafe-pourquoi-sont-ils-plus-chers-en-france-05-06-2025-V3DNDCSYRFFINNVUICE6XWV7CU.php
2.  “Cross-country price and inflation dispersion : retail network or national border ? ” – Banque centrale européenne, 2023
3.  Indice prix drive Wiser – LSA ;   « Carto Grande Conso, les départements les plus chers et moins chers » – Étude Dauvers, A3 Distrib

Ilec

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