Entre économie, santé, climat…
Vers un nouveau modèle alimentaire français ?
17/04/2026
En publiant la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (SNANC) 2025-2030, le gouvernement français pourrait être taxé de produire un plan de plus, venant alourdir un corpus déjà épais de bonnes intentions. Loin s’en faut, il prétend au contraire proposer une grille de lecture nouvelle, faisant de l’alimentation un levier structurant des transformations économiques à venir. À la croisée de la santé publique, de la transition écologique et des équilibres sociaux, le système alimentaire deviendrait un pilier stratégique pour mener à bien les ambitions nationales.
Coconstruite avec les citoyens et les acteurs du secteur, la SNANC devait en effet s’inscrire dans des textes législatifs récents, et fort nouveau pour l’univers alimentaire. La loi Climat et Résilience a marqué une évolution majeure : pour la première fois, les politiques de nutrition, d’alimentation et de climat sont obligatoirement liées, pour coordonner des objectifs sanitaires, environnementaux et économiques.
Pour ce faire, quatre axes prioritaires : améliorer la gouvernance, garantir l’accès à une alimentation saine et durable, accompagner les comportements alimentaires et renforcer la recherche et l’évaluation. Le tout en validant une approche globale reprenant le concept de « One Health »*.
Quoi de neuf ? Le végétal
Pour tendre vers cet idéal, la SNANC répertorie quelques leviers d’actions. La diversification des sources de protéines occupe une place centrale, visant à réduire la part des protéines animales au profit des protéines végétales, tant pour des motivations de santé nutritionnelle que d’urgence climatique. C’est l’une des grandes nouveautés de ce discours public à ce niveau institutionnel.
Pour le reste, cette « stratégie » entend (re)mettre en valeur le rôle des acteurs économiques, à commencer par les industries agroalimentaires, mais aussi la distribution ou la restauration commerciale et collective. Cette dernière, la restauration collective, semblerait capable d’orienter la demande à grande échelle. Les politiques publiques devraient également alléger la pression marketing sur les produits les moins favorables à la santé et à l’environnement. Enfin, le renforcement des Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) est, de nouveau, encouragé. On en comptait, au 1er juillet 2025, 450, dont 241 opérationnels, portés majoritairement par des collectivités locales.
Ces dispositifs visent à relocaliser une partie de l’alimentation, structurer les filières locales et mieux articuler production et consommation.
Souveraineté et changement climatique
La Stratégie ne pouvait pas non plus oublier d’inclure la souveraineté alimentaire française, fort mise à mal par la conjoncture géopolitique et les affres du commerce extérieur. Si la France exporte aujourd’hui deux fois plus de calories qu’elle n’en consomme, de nombreuses filières restent fortement dépendantes des importations, notamment les fruits et légumes, les produits de la mer ou certaines productions animales. D’autant que les productions françaises deviennent de plus en plus tributaires des effets du changement climatique : sécheresses, aléas météorologiques, pression sur les ressources en eau... Un casse-tête pour l’agriculture devant à la fois redevenir forte et réduire son impact environnemental. L’enjeu ? Développer des pratiques agroécologiques, avec une meilleure efficacité énergétique et une adaptation des filières aux nouvelles conditions climatiques.
Ces velléités se heurtent notamment à la dure réalité économique. La Stratégie souligne la nécessité de mieux répartir la valeur le long de la chaîne, afin d’assurer une rémunération équitable des producteurs tout en garantissant l’accessibilité des prix aux consommateurs. Car elle met également en avant le rôle de ces derniers : de freins éventuels, les évolutions de leurs comportements alimentaires devraient être considérées comme un moyen déterminant pour réorienter les filières de production. En sorte que l’alimentation devienne un espace d’arbitrage économique où les choix des consommateurs influencent directement les marchés.
La découverte des coûts cachés
La Stratégie se projette donc dans le futur sans véritable révolution. Elle n’en part pas moins d’un diagnostic sans appel. C’est une lucidité nouvelle des pouvoirs publics qui, naguère, atténuaient volontiers la dure réalité des chiffres, statistiques du commerce extérieur en tête.
Premier constat, et sans doute le plus nouveau (quoique déjà évoqué) : le système alimentaire actuel génère des coûts considérables, largement invisibles dans les comptes économiques traditionnels. Selon les estimations, ces « coûts cachés » atteignent 177,5 milliards d’euros par an en France, dont la part la plus importante – 134,3 milliards d’euros – est liée aux maladies chroniques associées à l’alimentation. A ces maladies s’ajouteraient 17,8 milliards d’euros liés aux changements d’usage des sols, 8,2 milliards d’euros liés aux émissions de gaz à effet de serre et 17,1 milliards d’euros liés aux émissions d’azote. Plus qu’un coût pour les ménages (variable d’ajustement anti-inflationniste), l’alimentation serait en fait un puissant facteur de dépenses publiques et de pertes économiques. Sans compter le coût de l’inactivité physique, estimé à 140 milliards d’euros par an,.
Second constat : le système alimentaire se situe également au cœur des enjeux climatiques. Il représente 37 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et environ 24 % de l’empreinte carbone des ménages français. En France, l’agriculture constitue le deuxième poste d’émissions, avec 20 % du total national. Les produits d’origine animale sont responsables de 61 % de l’empreinte carbone alimentaire. Et le gaspillage alimentaire accentue cette pression. En 2022, il atteint 4,3 millions de tonnes, soit 18 % de la production alimentaire nationale. Les ménages en sont les principaux contributeurs, générant 42 % des déchets.
Un nouvel enjeu social
Troisième constat : la dimension sociale de l’alimentation prend une importance croissante. La précarité alimentaire a fortement progressé ces dernières années, passant de 12 % à 16 % de la population entre 2022 et 2023. Seuls 39 % des Français déclarent pouvoir manger selon leurs envies, contre 50 % en 2016. C’est sans doute le signe du retour de l’inflation alimentaire, mais aussi des transformations économiques et sociales ; de nouveaux publics sont devenus des bénéficiaires de l’aide alimentaire : des jeunes, des étudiants, des travailleurs pauvres. Au total, entre deux et quatre millions de personnes y ont recours, avec des besoins estimés en augmentation. En outre, les inégalités territoriales renforcent ce phénomène, dans certains quartiers, certaines zones rurales ou, encore davantage, dans les Outre-mer, placées sous la double peine de niveaux de pauvreté plus élevés et d’une dépendance accrue aux importations.
Quatrième constat enfin, mais déjà connu. L’enjeu de santé reste prioritaire. Si les contaminations ont considérablement baissé, de nouveaux dangers s’imposent avec les maladies liées à l’alimentation moderne : 5,3 millions de personnes souffrent de maladies cardiovasculaires, 4,1 millions de diabète et 17 % des adultes sont obèses. In fine, ces pathologies représentent 80 % des décès prématurés liés aux maladies non transmissibles. En cause : la hausse de la consommation de produits transformés, les excès de sucres et de sel, l’insuffisance en fruits, légumes et fibres. Et aussi la sédentarité qui s’est également accrue, avec 95 % des adultes ne respectant pas les recommandations d’activité physique, témoignant d’ailleurs que ces enjeux dépassent le seul cadre de l’alimentation.
Conclusion ? La SNANC apparaît comme une tentative de réponse globale à une crise « systémique ». Ses constats traduisent en effet une prise de conscience selon certains un peu tardive mais, malgré tout, honnête. Sa traduction concrète reste en construction : 85 actions sont préconisées d’ici à 2030.