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Juge et partie

17/04/2026

E.Leclerc déploie depuis ce jour un score environnemental sur l​‌’ensemble de ses marques de distributeur. Le référentiel est gouvernemental, la démarche est présentée comme un acte de transparence, le timing est délibéré. Décryptage d​‌’un mouvement qui se lit à plusieurs niveaux.

Le signal est fort — et il est calculé. E.Leclerc affiche depuis aujourd​‌’hui un Coût environnemental alimentaire sur plus de 6 000 références MDD (Repère, Eco+, Nos Régions ont du Talent). L​‌’indicateur retenu est Ecobalyse, le calculateur développé par l​‌’Ademe, lui-même fondé sur les seize indicateurs du référentiel européen Product Environmental Footprint (PEF). Climat, eau, biodiversité, santé des sols : un score unique, en points d​‌’impact.

Un rappel de calendrier s​‌’impose. La loi Climat et Résilience de 2021 prévoyait une phase expérimentale de cinq ans avant toute obligation. Pour le textile, le décret a été publié en septembre 2025 (déploiement volontaire encadré depuis le 1er octobre). Pour l​‌’alimentaire, la Stratégie nationale pour l​‌’alimentation, la nutrition et le climat publiée en février 2026 maintient le stade du volontaire, sans obligation à ce stade.

C​‌’est dans cet espace réglementaire encore ouvert qu​‌’E.Leclerc installe son dispositif. Et c​‌’est précisément là que l​‌’analyse doit s​‌’arrêter.

Une version d​‌’Ecobalyse qui n​‌’est pas la dernière

Le détail compte ici. La méthodologie Ecobalyse n​‌’est pas figée. Depuis plusieurs années, des concertations ont été menées avec les filières agricoles et les industriels pour enrichir le modèle de base avec des compléments spécifiques au secteur alimentaire : valorisation des haies, des prairies permanentes, de la taille des parcelles, de la diversité territoriale et des cultures. En clair : une façon de reconnaître dans le calcul les pratiques agroécologiques, les services écosystémiques, l​‌’origine des matières premières. Ces cinq compléments ont été intégrés dans la version récente d​‌’Ecobalyse. E.Leclerc a calculé ses scores sur la version 2025 — antérieure à cette intégration. Ce n​‌’est pas un détail technique. C​‌’est le cœur du sujet.

La MDD n​‌’est pas systématiquement la mieux scorée

Un contresens à corriger d​‌’emblée : l​‌’affichage environnemental ne favorise pas mécaniquement les MDD. Une marque nationale qui aura investi dans la collecte de données spécifiques — traçabilité amont, caractérisation précise des pratiques agricoles de ses fournisseurs, mesures d​‌’impact propres — pourra obtenir un score meilleur qu​‌’une MDD s​‌’appuyant sur des données génériques sectorielles faute de traçabilité fine.

La hiérarchie des scores dépend donc moins de la nature MDD ou marque nationale que de la qualité et de la précision des données mobilisées dans le calcul. C​‌’est un point sur lequel les industriels qui ont investi dans leur chaîne de valeur ont un intérêt direct à être entendus.

Le vrai risque : la non-comparabilité

Le danger que pointe ce déploiement n​‌’est pas d​‌’abord que Leclerc soit juge et partie — la formule est commode mais elle ne saisit qu​‌’une partie du problème. Le danger est plus précis : en affichant des scores calculés selon une méthodologie incomplète et des données d​‌’entrée inégalement précises, E.Leclerc installe une norme de fait avant que la norme de droit ne soit fixée.

Le consommateur qui compare en rayon deux produits de la même catégorie — une MDD et une marque nationale — ne compare pas des données équivalentes. Il compare un score fondé sur des données génériques avec, potentiellement, un score fondé sur des données spécifiques, les deux exprimés dans la même unité, sur la même étiquette. La lisibilité est maximale. La comparabilité est nulle. Or c​‌’est précisément en intra catégorie que le score aura le plus d​‌’effet sur l​‌’acte d​‌’achat.

Question structurante

L​‌’affichage environnemental est nécessaire — la question n​‌’est pas là. Elle est dans les conditions de sa généralisation : même base méthodologique pour tous les acteurs, même version du calculateur, même niveau d​‌’exigence sur la qualité des données d​‌’entrée, même régime de contrôle indépendant.

Un score affiché avant que ces conditions soient réunies n​‌’informe pas le consommateur. Il le croit informé. C​‌’est une différence qui compte.

MM

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